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vendredi, 04 janvier 2019

L'art de perdre

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Père et fille
Le Havre, décembre 2018

"Lorsqu'elle ouvre les yeux après une soirée trop arrosée (elle a dû les espacer davantage, elle ne pouvait supporter qu'il s'agisse d'une misère hebdomadaire, encore moins bihebdomadaire), la première phrase qui lui vient à l'esprit est :
je ne vais pas y arriver."

L'art de perdre d'Alice Zeniter


Je pensais que ce serait le dernier roman lu en 2018 et quel roman! Mais je ne suis pas arrivée à le finir avant de refermer l'année. Pourtant ce n'est pas faute d'avoir essayé. Des débuts d'après-midis avec le café qui s'allongent jusqu'à la tombée du jour, des nuits sans sommeil et des petits matins encore blafards sous la couette à lire à perdre haleine, coupée de tout le reste ou presque : parce qu'il y a eu ma machine à laver qui a rendu l'âme et qu'il a fallu partir en quête d'une nouvelle, parce qu'il y a eu des m3 d'eau qui se sont évaporés dans le jardin et qu'il a fallu comprendre comment colmater la fuite, parce qu'il y a eu le projet de ma fille de passer le 31 à la biquetterie et qu'il a fallu mettre un peu d'ordre avant de prendre la route pour la côte normande. J'ai glissé L'art de perdre dans mon sac, je me voyais lire face à la mer. Mais face à la mer, nous avons couru le matin, randonné l'après-midi sans perdre pied. Quant aux soirées, elles étaient éperdument compères.
Je pensais que ce serait le dernier roman lu en 2018 mais c'est finalement le premier roman fini en 2019 et quel roman !

"Elle n'est arrivée nulle part au moment où je décide d'arrêter ce texte, elle est en mouvement, elle va encore."

17:47 Publié dans ROMAN | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : fabien mérelle |  Facebook |

lundi, 13 août 2018

Totems

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Totem et totem
Le Havre, août 2018
© Marie Nimier

En souvenir d'une journée que M. avait appelée "Les filles à la plage". Cela aurait pu être aussi "Jour de fête". Nous retrouvions deux amies syriennes, R. et D. installées depuis peu au Havre.

C'était déjà la limite du jour, quand nous sommes arrivées au bout du monde, fourbues. Nous venions de loin.

Du MuMa et ses créatures nées de l'écume et des rêves. De la côte que nous avions longée sous un ciel gris laiteux. De la digue que nous avions empruntée alors qu'une tempête mettait fin à ces jours de canicule : plus rieuses que les mouettes en troupeau sur les galets qui attendaient que le grain passe, si légères que les bourrasques qui faisaient gémir les mâts comme un choeur tragique auraient pu nous emporter mais nous avions tenu bon pour atteindre l'équilibre improbable d'un éléphant sur un homme. Du silence de l'église St Joseph où pour échapper quelques minutes au boucan du vent, alignées sur les strapontins nous avions improvisé un concert de vocalises entrecoupées de fous-rires. Du bistrot où nous nous étions réfugiées pendant qu'une pluie lourde recouvrait le bitume et que les éclairs découpaient les nuages.

Oui de tout cela nous venions, quand nous sommes arrivées au bout du monde, à la limite du jour.

La ville était loin derrière nous, le vent, la pluie et l'orage aussi. Il ne restait plus que la falaise abrupte, le roulement des galets sous l'écume et un colosse blanc.

Était-ce la tendresse contenue dans ses mains enveloppant celles de sa fille ou la force de son regard guettant ceux que la mer pourrait déposer sur le rivage mais nous nous sommes tues. Notre folle journée soudain suspendue. Il y avait dans cette crique quelque chose de sacré ou de profondément humain. Nous nous sommes assises et longtemps nous avons regardé au loin en silence, sous la protection du colosse blanc.
Avant de repartir, R. qui avait traversé montagnes et mers, bravé les dangers qui font le quotidien des migrants, a déposé une pierre sur un des cairns. A mon tour, j'ai déposé une pierre pour qu'un jour de grand vent, la sienne ne rejoigne pas les flots et ne s'éloigne de nos rives.