Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

dimanche, 18 février 2018

Prix du Meilleur Roman Points Poche (2)

une bouche sans personne.jpg

2ème chronique pour le Prix Points Poche

Souvent quand je commence la lecture d'un nouveau roman, je file un cocon-silence, au coin de la cheminée, dans un recoin de mon jardin, au pied de ton poirier, dans les replis de mon hamac ou dans les plis de ton canapé. C'est selon, en fonction des saisons. Absente au monde, à ma propre vie pour mieux y revenir. Parfois au contraire, je choisis la vitre d'un TGV, exposée à l'espace qui défile, je trace ma route de ligne en ligne.
Mais dès les premières pages d'Une bouche sans personne, j'ai su que ces espèces d'espaces n'allaient pas convenir. J'ai quitté mon village perché sur les coteaux - ce jour-là, les poubelles s'entassaient sur le trottoir, les rippers, le matin, n'avaient pas bravé la tempête de neige- ai passé le pont et suis entrée au bistrot. Me suis installée à une table, contre une vitre, sous un rayon de soleil, ai commandé un premier café. Je pouvais enfin passer l'après-midi à lire Une bouche sans personne, en une mise en abyme parfaite.
J'ai écouté son narrateur se raconter soir après soir dans le bistrot de Lisa, après ses journées de comptable, faire le conte de ses souvenirs, les siens et celui de son grand-père. Tout d'abord pour ses amis puis pour une assemblée trop imposante pour le bistrot trop étroit. Garçon, un 2ème café s'il vous plaît. Il n'y a pas grand monde cet après-midi là, un jeune qui boit une bière, le regard perdu dans son verre et deux femmes qui se chuchotent au-dessus de leur chocolat. Je l'ai écouté descendre le long de sa blessure, celle qu'il dissimule derrière une écharpe. Avec pudeur, repoussant toujours plus loin le moment où il faudra dire jusqu'à l'indicible. Garçon, un verre de rouge, s'il vous plaît. Quand j'ai tourné la dernière page, il faisait nuit depuis longtemps.
J'ai pris la route du retour, ai franchi le pont, ai remonté les coteaux, ai longé l'alignement des poubelles. Penser à commander à mon libraire Une rose et un balai de Michel Simonet. Chemin faisant, je ne savais pas encore que le lendemain, je commencerais, au coin du feu, la lecture de Six degrés de liberté de Nicolas Dickner, que je le trouverais drôle puis perdant de son humour, que je me laisserais la liberté de l'abandonner pour commencer Eroïca de Pierre Ducrozet, que je me dirais, tiens j'ai changé de roman mais le personnage principal s'appelle toujours Jay.

19:19 Publié dans ROMAN | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

samedi, 20 janvier 2018

Branche éplore

arbre en poche.jpg

Acte 1 : En 1957, Italo Calvino écrit Il barone rampante, où le jeune Côme décide de monter dans l'yeuse de son jardin et de ne plus en descendre. Le monde vu d'en haut.
Acte 2 : Trois ans plus tard, ce texte est traduit en français : Le baron perché.
Acte 3 : Soixante ans plus tard, Claire Diterzi n'ayant pu obtenir les droits sur ce texte intitule son spectacle L'arbre en poche.
Acte 4 : Mardi soir, nous allons voir ce spectacle à l'Arsenal et découvrons que l'un est l'anagramme de l'autre, y compris l'accent devenu apostrophe.
Tu dis, oui, et alors ? Comment ça, oui et alors ? C'est génialissimement oulipien, cette histoire !!! Tu imagines, peut-être qu'Italo lui même ne savait pas que Le baron perché contenait L'arbre en poche.

13:38 Publié dans ROMAN | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : oulipo |  Facebook |

dimanche, 14 janvier 2018

L'invention des corps, Pierre Ducrozet

004831373.jpg

Dimanche dernier, je me projetais tranquillement sur ma rentrée et envisageais de souhaiter à mes élèves de connaître la morsure d'un livre...
Je ne savais pas encore que le soir-même, c'est moi qui allais me retrouver mordue, soufflée comme une fenêtre par la tempête, estomaquée comme après un uppercut. Mes résolutions de refermer la journée tôt ont disparu dès le premier chapitre. J'ai lu loin dans la nuit. Le lendemain à la pause-clope, je n'avais que L'invention des corps à la bouche. Le mardi soir, pour la réunion Terres Parallèles, j'ai tout mis en oeuvre pour que mon enthousiasme soit contagieux. Toute la semaine, j'ai voulu l'accélération des jours pour reprendre de retour chez moi, oublieuse du tas de copies à corriger, la lecture de cet incroyable récit en rhizome qui se joue de la chronologie dans un monde en réseau, d'Iguala à la Silicone Valley, qui invente des univers sous la peau ou dans les câbles, qui place Bonnie and Clyde face à Frankenstein, qui fait renaître le désir dans le corps massacré puis augmenté d'Alvaro.
Jeudi matin, j'ai tourné la dernière page avec le premier café. Le ciel était gris et les contours de mon jardin estompés par une brume tenace. J'ai décidé de refaire les joints de ma salle de bain. En arrachant le silicone jauni, c'est encore à L'invention des corps que je pensais. Sur ma baignoire, j'ai posé mon ordi et ai écouté Pierre Ducrozet se demander : où en est-on dans nos corps en 2017 ?

vendredi, 12 janvier 2018

Prix du Meilleur Roman Points Poche (1)

prix points poches.jpg

En octobre, deux excellentes nouvelles tombaient : j'étais sélectionnée pour faire partie du jury du Prix du Meilleur Roman Points Poche dont la Présidente cette année est Lydie Salvayre ! Voici mes premières chroniques...

Histoire du lion Personne, Stéphane Audeguy

J'ai commencé ce roman par la dernière phrase: "Alors nul ne se souvint plus de Personne". J'ai souri. Ce lion de papier allait-il rentrer dans ma galerie de personnages inoubliables ou bien donnerai-je raison au narrateur? 
Je vous le dis sans détour, le lion Personne flanqué de son fidèle compagnon Hercule passant de mains en mains, de pays en pays, de St Louis jusqu'à Paris, des ports négriers jusqu'à la révolution française ne passera pas aux oubliettes. Je lui ai donné une place de choix dans ma galerie, aux côté d'Ulysse, même si ce Personne-là ne retrouvera jamais sa terre natale.
Cette histoire n'est pas une fable -silence des bêtes ; peut-être bien un conte philosophique comme une invitation à reconsidérer notre propre humanité.

Eclipses japonaises, Eric Faye

Ces derniers matins, quand la Corée du Nord a fait la une des journaux radiophoniques, Eclipses japonaises est réapparu dans mes pensées. Partant d'un fait réel -la volatilisation de Japonais à la fin des années 70, enlevés par des Coréens désireux d'infiltrer le pays du soleil levant- Eric Faye entrelace les destins de l’Américain Selkirk, des Japonais Naoko Tanabe, Setsuko Okada, Shigeru Hayashi en un roman choral. Se tisse alors une toile entre désespoir et résilience.
Même si j'ai trouvé que le roman s'essoufflait sur la fin, je garderai dans ma galerie Naoko qui contrainte et forcée de donner des cours à des Japonais, a la "sensation de se vider de sa langue maternelle comme de son enfance". Parfois l'envie de se rebeller l'effleure : "larder ses cours d'erreur, inculquer une incongruité, comme une bombe à retardement qui, un jour, ferait voler en éclats la vie de ces types. Elle se l'interdisait pourtant, en vertu de l'espoir inextinguible d'être renvoyée chez elle. Rendue à l'enfance."

Lucie ou la vocation, Maëlle Guillaud

Ce roman m'a semblé tellement mièvre -style et récit- que pour me consoler je suis allée relire quelques belles pages de Georges Bernanos.

Quant à Derniers feux sur Sunset de Stewart O'Nan, je l'ai laissé tomber après avoir lu les premiers chapitres et ai oublié de le ramasser.

 

 

20:15 Publié dans ROMAN | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : lydie salvayre |  Facebook |

mercredi, 10 janvier 2018

Biffure 37

nuits de rêve.jpg

© Pili Vazquez

Marcher chaque nuit
dans le lit des géants
valait mieux
que de vieillir en disant
"ça fera l'affaire"

Mots rescapés des biffures de la page 15 de Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka

samedi, 06 janvier 2018

Biffure 36

cairn.jpg

Iles Chausey
©
Pili Vazquez

Avec les puzzles
de la vie
t'as l'impression que
la ligne brumeuse de la photo de la boîte
oublie
le souvenir posé sur la table

Mots rescapés des biffures de la page 87 de Bariloche d'Andrès Neuman

18:32 Publié dans BIFFURES, ROMAN | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cairn |  Facebook |

mercredi, 27 décembre 2017

Biffure 35

brise lame.jpg

Brise lame de fond
St Malo

Ton journal
a paru se craqueler
sous sa carapace martelée
zakhor souviens-toi
un murmure que le temps tisse

d'une voie hésitante

Mots rescapés des biffures de la page 162 de Sobibor de Jean Molla

jeudi, 21 décembre 2017

Biffure 34

tenir la route.jpg

© Pili Vazquez
Tenir la route,
Aurillac août 2017

Entreprendre les kilomètres
sur le qui-vive ou sur une île
quand parlent les histoires
myriade du récit
prenons la nuit en marche

Mots rescapés des biffures de la page 11 d'Eclipses japonaises d'Eric Faye

 

mardi, 19 décembre 2017

Biffure 33

DSCN4958.jpg

A mi-chemin
étape de confort
parler à des êtres
bienveillants
et dormir
juste avant l'aube
qui attend
au coin de la route
pour croître

Mots rescapés des biffures de la page 113 d'Histoire du lion Personne de Stéphane Audeguy

mardi, 21 novembre 2017

Extravagance

souvenirs de marée haute.jpg

Iles Chausey, septembre 2017

 

"Quelque chose me dit que le vagabondage, la disponibilité ne vont pas de soi, qu'ils exigent pour se maintenir une vigilance et impliquent une discipline."


Souvenirs de la marée basse, Chantal Thomas

 

 

14:02 Publié dans ROMAN | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

lundi, 13 novembre 2017

La disparition de Josef Mengele, Olivier Guez

jean-michel fauquet.jpg

Jean-Michel Fauquet
Musée de la photographie
Nice, octobre 2017

Il est des livres pour lesquels on sait bien que ce ne sera pas possible. Choisir une page, la biffer, en garder quelques mots et être satisfaite -plus ou moins- du palimpseste obtenu. Il est des livres pour lesquels ce geste de rature semble indécent.
La disparition de Josef Mengele fait partie de ces livres-là. Le médecin tortionnaire d'Auschwitz est dans toutes les phrases, tous les silences entre les lignes. Il y a quelque chose d'effroyable de se retrouver ainsi dans son intimité, dans ses pensées au fil de sa fuite en Amérique du Sud. Et autour de lui, le cercle de ses complicités.
On préfèrerait presque rayer les nuits qui suivent cette lecture, entrecoupées de réveils en sursaut, de ces nuits où le sommeil vous surprend les lunettes encore sur le nez, la lumière allumée et vous ballottent encore et toujours dans le roman. 
Au petit matin, on décide alors de laisser en guise de trace les deux dernières phrases.
"Toutes les deux ou trois générations, lorsque la mémoire s'étiole et que les derniers témoins des massacres précédents disparaissent, la raison s'éclipse et des hommes reviennent propager le mal.
Puissent-ils rester loin de nous, les songes et les chimères de la nuit ."

 

11:21 Publié dans ROMAN | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

dimanche, 05 novembre 2017

Biffure 32

une odyssée.jpg

Nice, octobre 2017

Attendre l'inattendu
de ma chaise

je contemplais
le présent volubile
et obstiné à
dénouer les mots
et tisser
l'Odyssée
de nos pas

Mots rescapés des biffures de la page 68 d'Une Odyssée de Daniel Mendelsohn.

 

19:30 Publié dans BIFFURES, ROMAN | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : odyssée, nice |  Facebook |

jeudi, 19 octobre 2017

Biffure 31

tout homme est une nuit.jpg

Granville, Octobre 2017

corriger la trajectoire
d'angoisse
venir à bout
de je ne sais

quel fond noir
longtemps contenu
toutes les lampes
en vous
sur la gueule

acharnée
des mouches

qui volaient au-dessus
me disais-je
de la mécanique

des anciennes rancoeurs.

Mots rescapés des biffures des pages 230 et 231 de Tout homme est une nuit de Lydie Salvayre.
En écho à ce roman, cette pièce de théâtre vue la semaine dernière, où il est aussi question d'exil, de frontières, de l'Autre : Frères de La compagnie les Maladroits

jeudi, 12 octobre 2017

Biffure 30

 

chaumont-sur-loire.jpg

Chaumont-sur-Loire, juin 2017

première impression.
après-midi d'herbes hautes
coin oublié du vent
profusion inattendue
elle éclaire
l'obscurité sous ses pas
pose son dos dans
la prairie
les bras en étoiles
le visage vers
la caresse du sol

Mots rescapés des biffures de la page 191 de Point cardinal de Léonor de Recondo.

mardi, 03 octobre 2017

Biffure 29

cirque théâtre.jpg

La Spire
Elbeuf, septembre 2017

car elle disait
le bonheur de
venir tous les jours
à ses côtés
un baiser
des grouillades
à cor et à cri
comme un fil
de rêve

Mots rescapés des biffures de la page 257 d'Avant que les ombres s'effacent de Louis-Philippe Dalembert

jeudi, 21 septembre 2017

Biffure 28

DSCN6194.jpg

Aurillac, août 2017

C'était insolite
devant le crache-thune
désinvolte
la tête calée sur
le lendemain
le regard rivé
sur le temps passé
un page
lisait son chemin

Mots rescapés des biffures de la page 345 de Vernon Subutex (Tome 1) de Despentes

17:04 Publié dans BIFFURES, ROMAN | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : despentes |  Facebook |

samedi, 09 septembre 2017

Biffure 27

les tondues 1.jpg

Les Tondues, Cie Les Arts Oseurs
Aurillac, août 2017

au milieu de
cette allégresse
un noir enthousiasme
jubilation du monde
en apnée. Dessous
errant à la surface
des images d'archives
crachote
une montée d'horreur

Mots rescapés des biffures de la page 138 de L'ordre du jour d'Eric Vuillard qui font remonter à la surface les mots bouleversés et bouleversants de Les Tondues de la Cie Les Arts Oseurs.

les tondues 2.jpg

samedi, 02 septembre 2017

Biffure 26

l'aube sera grandiose.jpg

Juste avant la brèche de Rolland
Monts du Cantal, août 2017

blêmir
sur sa selle
en haut de la côte
35 degrés
il a grimacé
sans moufter
vélo à la main
côte à côte
ligne imaginaire
le temps passe
quelque part

Mots rescapés des biffures de la page 129 de L'aube sera grandiose d'Anne-Laure Bondoux (sortie le 21 septembre)
Merci au tenancier du Quai des mômes qui sait mon impatience quand un nouveau Bondoux est annoncé...

08:29 Publié dans BIFFURES, ROMAN | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : bondoux, aurillac |  Facebook |

jeudi, 17 août 2017

Biffure 25

tu me vertiges.jpg

Ségrie Fontaine, août 2017

le bonheur
de nos mains qui ne se quittent plus
raconter
il y a des mots
j'ai envie de les dire
dans des carnets
à tisser

Mots rescapés des biffures de la page 154 de Les inséparables de Marie Nimier

06:26 Publié dans BIFFURES, ROMAN | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : marie nimier |  Facebook |

mercredi, 16 août 2017

Biffure 24

moulin de ségrie.jpg

Danse ortique
Moulin de Ségrie, août 2017

dans la vallée
maintenant
les terres
faisaient tourner
des sculpture de prés
ça devenaient des gens

Mots rescapés des biffures de la page 15 de Joseph de Marie-Hélène Lafon

mardi, 15 août 2017

Biffure 23

anse st martin.jpg

Anse St-Martin, août 2017

Qui sait
son chemin ?
On perd
l'égarement

bleu nuit
regarder longtemps
la diagonale
des migrations
à l'intérieur
comme si...

Mots rescapés des biffures de la page 11 de La plage de Marie Nimier

lundi, 14 août 2017

Biffure 22

mochila.jpg

GR 223, août 2017

idées
sur mes peurs à dos
mochila
compagnon de chaque instant

au petit matin repartir
l'ajuster
avec sérieux

Mots rescapés des biffures de la page 235 d'Immortelle randonnée de Jean-Christophe Ruffin

11:37 Publié dans BAL(L)ADE, BIFFURES, ROMAN | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : gr 223 |  Facebook |

samedi, 05 août 2017

Biffure 21

prologue pour une chimère.jpg

Prologue pour une chimère
Chaumont-sur-Loire, juin 2017

Les pas
sur les pierres
tu entends
le dedans fragile
la route en creux
parfois palpite
oser s'ébouler
si loin

Mots rescapés des biffures de la page 56 de L'enfant qui de Jeanne Benameur

mardi, 01 août 2017

Biffure 20

royal de luxe.jpg

Les géants de Royal de Luxe
Le Havre, juillet 2017

Sur le trottoir
les talons au pas de course
je suis en retard
machine à espresso
et en porcelaine
dire
ça fait vraiment mal
et vivre
pour rire

*Mots rescapés des biffures de la page 399 de Les visages de Jesse Kellerman

mardi, 03 mai 2016

Mémé, Philippe Torreton

meme2.jpg

Cet après-midi, le ciel est redevenu aussi lumineux qu'avant-hier. Je me suis glissée dans mon hamac avec Mémé pour essayer de renouer avec le moment magique de la sieste littéraire de dimanche. Transat contre transat, Annie m'en avait lu les premières pages. Cela ne devait durer que quelques minutes, juste le premier chapitre, celui qui dit l'absence et le manque qui l'accompagne irrévocablement. "Depuis, il me manque du silence, les gestes simple d'une maison pauvre (...) Il me manque du bringuebalant, du tohu-bohu de maison rafistolée, une maison comme une carriole sans roues, posée en plein champ, une maison sans fondation flottant sur la glaise normande." Pendant la lecture, j'ai laissé mes pensées s'éparpiller dans ma mémoire, j'y ai cherché la maison landaise de ma grand-mère paternelle. J'ai laissé apparaître aussi ma biquetterie.
Annie a marqué une pause qui ne ressemblait pas à un point final. Elle m'a dit : encore ? J'ai souri et cela voulait dire oui. Je me contrefichais de ceux qui dans mon dos attendaient de prendre place pour leur sieste littéraire. Je vous entends déjà me dire "ça ne se fait pas !". Oh que si ça se fait d'entrer dans un livre et de ne pas vouloir en sortir !
"Tout ce qu'on essaie de se mettre dans le crâne à grand renfort de slogan pour que la terre dure encore, pour trier le foutoir de nos assiettes grasses, pour cracher moins le carbone par nos orifices mécaniques, tous les principes très bons et nos habitudes si mauvaises qu'il faut comprendre et changer, tout cela et plus encore, ma grand-mère sans Grenelle, sans tambour ni trompette, à pas de souris dans son boui-boui le faisait."
A la deuxième pause, Annie m'a à nouveau demandé encore mais le point d'interrogation avait disparu. Elle a convié la file d'attente à venir s'asseoir sur l'herbe avec nous.
"Ce cellier sentait le sur, ce cellier m'a fait aimer Rimbaud, plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures. C'est compliqué Rimbaud à l'école mais grâce au cellier de mémé j'étais prêt pour me "baigner dans le poème de la mer", mon nez était paré pour les ...
Seule l'intervention discrète mais sans appel de la Grande Organisatrice de Terres de Paroles a su mettre fin à ce temps hors du temps.
Aussi, cet après-midi quand le ciel a retrouvé la lumière si particulière d'avant-hier, dans mon hamac, absente pour tout le reste ou presque je me suis lu à moi-même Mémé, jusqu'à la dernière ligne. Les seuls importuns étaient les fins nuages bleus.
"Pour faire une mémé il vous faut de l'ancien temps et de la constance."

lundi, 02 mai 2016

Terres de paroles 2016

pique nique 1.jpg

Terres de Paroles 2016, c'est fini pour cette année. J'aurais aimé avoir le temps d'écrire après chaque spectacle mais les journées ont été si pleines et les nuits si courtes que je n'ai pas réussi. Seuls Invisible sous la lumière et Juste avant que tu ouvres les yeux ont eu droit à leur billet. Il me reste la possibilité d'un inventaire pour tenter de rattraper tout le reste. Intitulons-le Souvenirs indélébiles et plaçons-y des fragments selon une chronologie approximative.

Souvenirs indélébiles

Eu, à la frontière de la Normandie
Entre les lignes de Tiago Rodrigues : un prisonnier du centre pénitencier de Lisbonne écrit à sa mère entre les vers de L'Oedipe Roi de Sophocle. Et ce retournement : ne plus dire "que peuvent encore apporter les tragédies grecques à notre monde" mais "notre monde est-il encore digne des tragédies grecques ?". 
Rouen,
Prix Terres de Paroles : Une forêt d'arbres creux d'Antoine Choplin et Jecroisenunseuldieu de Stephano Massimi
Le son du cor, les sons des corps sur scène, Au temps où les Arabes dansaient, des gens heureux et la roue qui tourne
Lecture à voix haute d'Antigone à Kandahar de Joydeep Roy-Bhattacharya. Deux lecteurs sur scène, un homme et une femme en jupe courte qui donne chair à cette jeune femme en burqa, venue chercher son frère tué dans une offensive lancée par les Américains.
Les tragédies grecques, encore une fois, les dieux de l'Olympe réduit à un seul dieu et les hommes qui se tuent au nom d'un hybris qui n'a pas changé depuis l'antiquité
Lillebonne, au coeur du théâtre Gallo-Romain
Pique-nique littéraire : on s'assied dans l'orchestra, sur des nappes, entre les lignes de Sur la lecture de Proust. Et on passe commande.

IMG_6615-2.jpg

© Pili Vazquez

Au menu, deux mises en voix et un plat de paroles. Je concède à ma nappée un texte local, Retour à Yvetot d'Annie Ernaux contre un plus lointain La route de Los Angeles de John Fante. Quant au texte de Lydie Salvayre, Quelques conseils utiles aux élèves huissiers, il fait l'unanimité.

pique nique 2.jpg

© Pili Vazquez

Après le repas, sieste littéraire. De transat à transat, Annie me lit Mémé de Philippe Torreton. A quand remonte la dernière fois où on m'a offert une aussi longue lecture ? Je me love dans ce moment comme on redescend en enfance.

pique nique littéraire.jpg

© Pili Vazquez

La journée et le festival prennent fin avec une dernière lecture à haute voix, Palmyre de Paul Veyne. Palmyre, la détruite, l'effacée, Palmyre qui était pourtant classée au Patrimoine Mondial de l'Humanité, Palmyre renaît le temps de quelques pages dans les ruines du théâtre gallo-romain.

pique nique 4.jpg

 

lundi, 18 avril 2016

Invisible sous la lumière, Carrie Snyder

13000264_1116201981764893_8818938679034846321_n.jpg

© Dominique Panchèvre, Cécile Coulon invisible sous la lumière

Dimanche, l'heure de course avec les copains a eu un goût particulier.
Pas à l'aller de notre trajet en bord de Seine, de Saint Etienne-du-Vauvray à Porte-Joie, mais au retour. A l'aller, deux par deux sur l'étroit chemin de halage, nous étions bavards, prenant des nouvelles de la semaine écoulée et de nos vacances. Parvenus à Porte-Joie, nous avons marqué une pause devant une pancarte nouvelle : la préfecture rappelait aux rabat-joie que sont les habitants de ce village leur servitude de passage. Ils ne pouvaient prétendre privatiser le chemin de halage. Il était temps. Il y a trois ans, avaient jailli de sa propriété un plein de soupe et de bière et son air de capitaliste satisfait : ils avaient bien failli nous envoyer à l'eau moi et mon vélo. Cet affichage nous a réjouis.
Sur le retour, nous n'étions plus deux par deux sur le chemin de halage, comme s'il était devenu encore plus étroit qu'à l'aller. Les uns derrière les autres, nous avons laissé le silence s'installer et accepter le rythme de nos foulées respectives. Oui, il y a dans le silence de la course un rythme. Au début, c'est même très désordonné : des pensées muettes affluent alors que j'aspire seulement au vide. Je ne veux me laisser encombrer, je porte alors mon attention sur ma foulée, essaie de rendre mes semelles plus légères. C'est à ce moment précis que je peux librement regarder la foule de pensées qui s'était présentée sans invitation. J'en choisis une et sais que je vais pouvoir la dérouler en même temps que le chemin.
Dimanche, j'ai choisi de me souvenir de la veille au soir. Nouvelle soirée dans le cadre du Festival Terres de Paroles, sous l'égide de la course et la littérature. L'année dernière, il y avait déjà eu une soirée sur ce thème. Cécile Coulon était venue parler de son Coeur de pélican. Elle était à nouveau là, samedi soir, mais pour un hommage à Carrie Snyder et son roman Invisible sous la lumière. Elle avait appris par coeur et par pieds des chapitres du roman et à l'écouter, j'ai vu les planches du Moulin se transformer en piste de course, j'ai vu Aganetha Smart courir le 800m aux Jeux Olympiques - c'était la première fois que des femmes couraient sur une distance longue; elles ne savent pas encore que cela leur sera interdit dès l'année suivante et ce jusqu'en 1960 - j'ai vu Aganetha Smart refuser les carcans imposés par la société et brûler sa vie avec une volonté farouche.
Dimanche matin, ma course a eu ce goût particulier qu'ont les choses quand on se rend compte que pour être là sous la lumière d'un nouveau jour, d'autres ont lutté d'arrache-pied avant nous.

A écouter sur France Inter
Carrie Snyder, invitée de Cosmopolitaine pour Invisible sous la lumière
Cécile Coulon, invitée de L'oeil du tigre pour le documentaire Free to run

product_9782070146116_195x320.jpg

 

 

 

mercredi, 17 février 2016

Ravissement, Mordillat et Echenoz

ravie.jpg

Ravie depuis quelques jours par deux romans qui mettent en scène un kidnapping : La brigade du rire de Mordillat et Envoyée spéciale d'Echenoz.
Je vais bien, ne cherchez pas à me libérer pour me rendre à mon quotidien.

15:07 Publié dans ROMAN | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

dimanche, 17 janvier 2016

La terre qui penche, Carole Martinez

La_terre_qui_penche.jpg

La Terre qui penche, ouvert en septembre avec impatience parce que Coeur cousu et Le domaine des murmures.
La Terre qui penche
ouvert en septembre parce qu'il était promesse de rejoindre à nouveau les rives de la Loue.

La Terre qui penche refermé au bout de cinquante pages, le dialogue de la vieille âme et de la petite fille ou plus exactement le monologue de l'une puis de l'autre ne passaient pas.
Je l'ai rendu à la médiathèque le jour même où ma morveuse m'a appelée pour me dire qu'elle venait de l'acheter. Je lui ai tu mes réticences; elle est entrée en "littérature adulte" avec cette auteure, on ne peut pas blesser ces appartenances-là.
Elle m'a rappelée deux jours plus tard. Elle était subjuguée, envoutée, en parlait avec une telle joie dans les mots. Je lui ai avoué avec des quarts de syllabes que j'en avais abandonné la lecture. Elle a soudain pris sa voix de petite poule en colère - cette même voix qu'elle prenait gamine quand on lui demandait d'avancer un peu plus vite sur les sentiers de montagne et qu'elle partait en tête et en colère, en montant dans les aigus.
Un jeudi de décembre, elle m'a rappelée au téléphone et à l'ordre : ce soir Carole Martinez est à l'Armitière. Tu me rejoins sur Rouen et on y va -elle n'avait donc pas lâché l'affaire- tu n'as pas le choix, tout comme tu ne m'as pas laissé le choix de lire ou pas certains romans de littérature jeunesse quand j'étais gamine, sous prétexte que tu les trouvais incontournables. Juste retour des choses. Je lui devais au moins ça. Malgré la journée pleine à craquer de cours, de réunions, de bilans de réunions, je lui ai promis que j'y serais. En fin d'après-midi, je les ai retrouvées, elle et son impatience joyeuse.
Je ne sais pas ce qui m'a le plus touchée dans cette rencontre : l'auteure disant avec tant de douceur le corps des femmes, se demandant ce que chacune, nous avions fait de la petite fille que nous avions été ou les yeux brillants de ma morveuse dont l'enfance n'était pas si loin.
J'ai donc re-réservé le roman à la médiathèque, me promettant de le lire malgré tout jusqu'à la dernière page. Il a mis quelques temps à revenir. Je lui ai offert mon dimanche, m'absentant de mon quotidien avec insolence; au bout de la soixantième page, tout est devenu dérisoire : les cours à préparer, les bulletins à remplir et les bilans de semestre à rédiger. J'ai suivi Blanche et sa force de caractère sur cette Terre qui penche, dans ce siècle où l'humanité a bien failli ne pas se relever, à l'image de cet arbre tombé deux ou trois fois -la vieille âme ne sait plus trop- mais qui est toujours là, il est l'esprit du lieu et l'on ne se débarrasse pas si facilement d'un oracle.
Ce soir, je ne sais plus trop ce qui avait fait obstacle à ma première tentative de lecture mais je lui suis reconnaissante d'avoir été là.  Sans lui, tout le reste ne se serait pas déroulé.

dimanche, 13 décembre 2015

Une forêt d'arbres creux, Antoine Choplin

146-transport.jpgBedřich Fritta, A Transport Leaves the Ghetto, 1942/43
Ink, pen and brush, wash, 48,4 x 70,8 cm
© Thomas Fritta-Haas, long-term loan to the Jewish Museum Berlin, photo: Jens Ziehe

Une forêt d'arbres creux* s'ouvre avec l'arrivée de Bedrich, Johanna et leur fils Tomi, dans le ghetto de Térézin. Une forêt d'arbres creux se referme avec l'arrivée de Bedrich, sa femme et son fils dans un camp d'extermination, sans doute Auschwitz.
A la première page d'Une forêt d'arbres creux, se dressent deux ormes dont les troncs dessinent le chaos et l'appel du gouffre mais aussi
les traits d'une danseuse andalouse " criant au visage du bourreau la formule d'un ultime sortilège. "
A la dernière page d'Une forêt d'arbres creux, " coiffant les arrondis insignifiants, comme un surplus de chair donné au paysage, oui, sans doute, même si cela reste à vérifier, il y a l'assemblée des arbres. "
Entre les deux, des chapitres comme autant d'esquisses à l'encre noire séquencent la vie d'un homme qui le jour est contraint de dessiner un ghetto-vitrine, qui la nuit peint l'envers du décor. Le froid, la boue, la chaleur, la mort, la ligne d'horizon qui disparaît se murmurent entre les lignes. Toute l'émotion se condense dans le dernier convoi, alors que le narrateur abandonnerait bien sa place de narrateur pour apporter un peu de réconfort à son personnage, pour lui dévoiler ce qui se passera une fois le livre refermé. " A Bedrich, il faudrait pouvoir dire un mot de son compagnon, celui dont il distingue à l'instant la nuque froissée juste devant, et qui un de ces jours, plus tard, ferait le chemin du retour jusque chez lui. Il faudrait aussi le convaincre des aurores à venir pour son fils Tomi, qui survivrait lui aussi. (...)
De tant de ses compagnons, on ne lui dirait rien. De Johanna non plus. "

*Premier roman lu dans le cadre du prix littéraire Terres de Paroles

une forêt d'arbres creux antoine choplin, terre de paroles