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dimanche, 29 mai 2016

Comment ça va, Démocratie ?

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En cadre, Lille, mai 2016

Mon morveux s'est frotté hier au concours Sciences PO. Trois épreuves, sous une chaleur moite, dans des amphis bondés. Le matin, la Question Contemporaine ouvrait les festivités : "La démocratie est-elle la force du peuple ?" Vous avez trois heures pour traiter ce sujet. Vous placerez le mot "démocratie" devant son miroir étymologique et lui demanderez comment ça va.
Pendant que mon fils philosophait, moi j'ai déambulé dans les rues, les parcs et les jardins de Lille toute la journée. Cela dit en passant, cette ville aux mille reflets est définitivement extraordinaire. Je n'y ai pas vu une seule fois la pancarte "Pelouse interdite". Les Lillois investissent tous les espaces verts comme s'ils se trouvaient en leur propre jardin.
En fin de journée, rincée d'avoir tant marché, je trouve quand même la force de faire un crochet par le Musée des Beaux Arts.

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En reflet, Lille, mai 2016

Le parvis est noir de gens debout, tous là pour une manifestation sportive. A l'intérieur du Musée, peu de monde, la fraicheur et le calme. Les salles ont été conçues comme les jardins publics. Au centre de chacune, de grands poufs sur lesquels on peut s'asseoir pour prendre vraiment le temps de dialoguer avec une oeuvre. J'en ai même vu certains s'y abandonner pour une sieste.
A l'étage m'attend une surprise de taille : le fameux diptyque de Goya, Les jeunes et Les vieilles. Par quels détours ces deux tableaux avaient-ils pu se retrouver dans le Grand Nord ? Par textos interposés, P., grande spécialiste ès choses espagnoles, met fin à mes interrogations en me rappelant la présence espagnole dans les Flandres qui aurait même laissé des traces dans le patois des gens du nord.
Allez savoir pourquoi mais tout en regardant Les vieilles, j'ai repensé à la question contemporaine sur laquelle avait planché mon morveux. Et à l'arrière plan, Cronos prêt à passer un bon coup de balai... Démocratie chargée de vingt-six siècles, comment ça va ?

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Le temps, dit les vieilles, Goya

dimanche, 22 mai 2016

Étonnants Voyageurs (2) : Penser l'Autre

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© Pili Vazquez

A regarder la Fondation Vuitton sous toutes ses soudures, on se laisserait presque séduire. Vaisseau marin ou spatial, tout de verre, elle ne cesse de se refléter elle-même, réécriture contemporaine du mythe de Narcisse. A l'intérieur, par un jeu de miroirs, c'est face à leur propre reflet aussi que les visiteurs se retrouvent.
Sur le site officiel, léché comme une vitrine ou réfléchissant comme un miroir aux alouettes, on s'enorgueillit du défi relevé : "D'une esquisse initiale crayonnée sur la page blanche d'un carnet, au nuage transparent posé à la lisière du Jardin d'Acclimatation dans le Bois de Boulogne, Franck Gehri a eu pour ambition de concevoir à Paris un vaisseau magnifique qui symbolise la vocation culturelle de la France. Faiseur de rêve, il a imaginé un bâtiment unique, emblématique et audacieux. Respectueux d'une histoire ancrée dans la culture française du XIXe, il ose les prouesses technologiques du XXIe, ouvrant la voie à des innovations fondatrices."
En voilà du beau discours qui à coup d'oxymore tente de blanchir une page de la mémoire collective !

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Samedi 15 mai, Étonnants Voyageurs, Auditorium, Penser l'Autre avec Pascal Blanchard et Didier Daeninckx

Pascal Blanchard et Didier Daeninckx, ces deux-là n'ont de cesse de gratter la page blanchie de la Mémoire Collective pour faire apparaître le palimpseste. (ci-dessous quelques notes prises ce matin-là)
La matinée a commencé par la projection du court-métrage Exhibitions de Rachid Bouchareb. (en descendant sur le lien précédent, vous trouverez le court-métrage dans son intégralité.)

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Du début du XIXe jusqu'à la fin des années trente, ce sont plus de huit cent millions de visiteurs occidentaux qui se rendent dans des villages itinérants, des zoos humains ou au Jardin d'Acclimatation de Paris pour découvrir près de trente mille exhibés importés des quatre coins du bout du monde : on y exhibe l'Autre, on fabrique du Sauvage sur mesure voire des Monstres. Au passage, on devient raciste en toute impunité, par un beau dimanche ensoleillé tout en pique-niquant avec les mômes. Ceux qui ont vu ces zoos humains ne voyageaient pas et pourtant ce sont ceux-là même qui ont écrit un discours sur l’Autre et fabriqué une culture bâtie sur Tarzan, Jules Verne et Tintin au Congo. Tout cela fait partie d'une vaste propagande coloniale et européenne qui permet de légitimer le rapt de terres. Depuis la nuit des temps, tous ceux qui ont eu entre leurs mains la puissance et le pouvoir ont exhibé l’Autre pour mieux le dominer.

L'histoire des colonies ne s’est pas arrêtée le jour où la dernière d'entre elles a été rendue à son indépendance. Nous sommes les héritiers de cette histoire mais nous n'en possédons pas forcément les clés de décodage. Croire que l’Histoire va passer sans que nous prenions le temps de la déconstruire est une erreur. Elle reviendra un jour à la surface. Il est nécessaire de déconstruire ces images en commun -exhibeurs et exhibés- sinon elles auront une valeur hallucinante pour un Dieudonné, pour des Djihadistes. 

Ces zoos humains ont été possibles parce que les visiteurs payaient leur billet, la Fondation Vuitton installée en toute impunité dans le jardin d'acclimatation sur un cimetière humain -des os humains, ceux de dix-huit corps d'exhibés ont été retrouvés lorsque la terre a été creusée pour les fondations et jamais il n'a été envisagé de suspendre ou déplacer le chantier- est possible parce que les visiteurs payent leur billet, ignorants souvent ce qui s'est passé là. Seule une petite pancarte posée à la demande de Blanchard et Daeninckx rappelle qu'un jour il nous faudra bien nous pencher sur cette page effacée plutôt qu'en des miroirs narcissiques ...

samedi, 21 mai 2016

Lune et l'autre

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La nouvelle lune
dans la continuité
de la précédente

et le fil tendu de l'une
à l'autre comme un lien

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13:31 Publié dans BAL(L)ADE VIRTUELLE | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lune |  Facebook |

lundi, 16 mai 2016

Étonnants Voyageurs (1)

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De retour du Festival Étonnants Voyageurs. Je me sens fourbue comme après une longue marche. Me dépouiller de la fatigue, retrouver le silence et le vide après ces jours emplis de paroles et voir ce qu'il reste; ce quelque chose qui me permettra d'observer le Monde résolument autrement, au-delà de la fermeture des frontières et des esprits, qui fera que mon pas sur les chemins ne sera plus tout à fait le même...

jeudi, 12 mai 2016

En vol

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Avoir été au pied du mur
se retrouver au pied de l'arbre
s'adosser à son tronc,
colonne contre écorce
écorce contre colonne
le laisser dessiner
sur mes paumes ouvertes
tout contre ma ligne de vie

l'ombre portée de ses branches
tatouage mouvant
comme une caresse
se savoir sève
se vouloir envol

jeudi, 05 mai 2016

L'après rit

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Barcelone, avril 2016

Cette photo est l'une des dernières que j'ai prises à Barcelone. Ma morveuse et moi étions retournées nous attabler au Mescladis, découvert un jour de pluie, pour écrire des cartes et tracer la cartographie des journées que nous venions de passer ensemble.
Cette photo où les bouteilles semblent traversées par un rayon d'or blanchi d'ondée, j'avais décidé alors de la déposer sur mes îles le jour où la pile de plis se serait enfin dépliée.
Reste à cartographier une terra incognita mais l'après rit.

mardi, 03 mai 2016

Mémé, Philippe Torreton

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Cet après-midi, le ciel est redevenu aussi lumineux qu'avant-hier. Je me suis glissée dans mon hamac avec Mémé pour essayer de renouer avec le moment magique de la sieste littéraire de dimanche. Transat contre transat, Annie m'en avait lu les premières pages. Cela ne devait durer que quelques minutes, juste le premier chapitre, celui qui dit l'absence et le manque qui l'accompagne irrévocablement. "Depuis, il me manque du silence, les gestes simple d'une maison pauvre (...) Il me manque du bringuebalant, du tohu-bohu de maison rafistolée, une maison comme une carriole sans roues, posée en plein champ, une maison sans fondation flottant sur la glaise normande." Pendant la lecture, j'ai laissé mes pensées s'éparpiller dans ma mémoire, j'y ai cherché la maison landaise de ma grand-mère paternelle. J'ai laissé apparaître aussi ma biquetterie.
Annie a marqué une pause qui ne ressemblait pas à un point final. Elle m'a dit : encore ? J'ai souri et cela voulait dire oui. Je me contrefichais de ceux qui dans mon dos attendaient de prendre place pour leur sieste littéraire. Je vous entends déjà me dire "ça ne se fait pas !". Oh que si ça se fait d'entrer dans un livre et de ne pas vouloir en sortir !
"Tout ce qu'on essaie de se mettre dans le crâne à grand renfort de slogan pour que la terre dure encore, pour trier le foutoir de nos assiettes grasses, pour cracher moins le carbone par nos orifices mécaniques, tous les principes très bons et nos habitudes si mauvaises qu'il faut comprendre et changer, tout cela et plus encore, ma grand-mère sans Grenelle, sans tambour ni trompette, à pas de souris dans son boui-boui le faisait."
A la deuxième pause, Annie m'a à nouveau demandé encore mais le point d'interrogation avait disparu. Elle a convié la file d'attente à venir s'asseoir sur l'herbe avec nous.
"Ce cellier sentait le sur, ce cellier m'a fait aimer Rimbaud, plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures. C'est compliqué Rimbaud à l'école mais grâce au cellier de mémé j'étais prêt pour me "baigner dans le poème de la mer", mon nez était paré pour les ...
Seule l'intervention discrète mais sans appel de la Grande Organisatrice de Terres de Paroles a su mettre fin à ce temps hors du temps.
Aussi, cet après-midi quand le ciel a retrouvé la lumière si particulière d'avant-hier, dans mon hamac, absente pour tout le reste ou presque je me suis lu à moi-même Mémé, jusqu'à la dernière ligne. Les seuls importuns étaient les fins nuages bleus.
"Pour faire une mémé il vous faut de l'ancien temps et de la constance."

lundi, 02 mai 2016

Terres de paroles 2016

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Terres de Paroles 2016, c'est fini pour cette année. J'aurais aimé avoir le temps d'écrire après chaque spectacle mais les journées ont été si pleines et les nuits si courtes que je n'ai pas réussi. Seuls Invisible sous la lumière et Juste avant que tu ouvres les yeux ont eu droit à leur billet. Il me reste la possibilité d'un inventaire pour tenter de rattraper tout le reste. Intitulons-le Souvenirs indélébiles et plaçons-y des fragments selon une chronologie approximative.

Souvenirs indélébiles

Eu, à la frontière de la Normandie
Entre les lignes de Tiago Rodrigues : un prisonnier du centre pénitencier de Lisbonne écrit à sa mère entre les vers de L'Oedipe Roi de Sophocle. Et ce retournement : ne plus dire "que peuvent encore apporter les tragédies grecques à notre monde" mais "notre monde est-il encore digne des tragédies grecques ?". 
Rouen,
Prix Terres de Paroles : Une forêt d'arbres creux d'Antoine Choplin et Jecroisenunseuldieu de Stephano Massimi
Le son du cor, les sons des corps sur scène, Au temps où les Arabes dansaient, des gens heureux et la roue qui tourne
Lecture à voix haute d'Antigone à Kandahar de Joydeep Roy-Bhattacharya. Deux lecteurs sur scène, un homme et une femme en jupe courte qui donne chair à cette jeune femme en burqa, venue chercher son frère tué dans une offensive lancée par les Américains.
Les tragédies grecques, encore une fois, les dieux de l'Olympe réduit à un seul dieu et les hommes qui se tuent au nom d'un hybris qui n'a pas changé depuis l'antiquité
Lillebonne, au coeur du théâtre Gallo-Romain
Pique-nique littéraire : on s'assied dans l'orchestra, sur des nappes, entre les lignes de Sur la lecture de Proust. Et on passe commande.

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© Pili Vazquez

Au menu, deux mises en voix et un plat de paroles. Je concède à ma nappée un texte local, Retour à Yvetot d'Annie Ernaux contre un plus lointain La route de Los Angeles de John Fante. Quant au texte de Lydie Salvayre, Quelques conseils utiles aux élèves huissiers, il fait l'unanimité.

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© Pili Vazquez

Après le repas, sieste littéraire. De transat à transat, Annie me lit Mémé de Philippe Torreton. A quand remonte la dernière fois où on m'a offert une aussi longue lecture ? Je me love dans ce moment comme on redescend en enfance.

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© Pili Vazquez

La journée et le festival prennent fin avec une dernière lecture à haute voix, Palmyre de Paul Veyne. Palmyre, la détruite, l'effacée, Palmyre qui était pourtant classée au Patrimoine Mondial de l'Humanité, Palmyre renaît le temps de quelques pages dans les ruines du théâtre gallo-romain.

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samedi, 23 avril 2016

Juste avant que tu ouvres les yeux, Cie Ktha

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Après Eu et Louviers, direction Duclair pour le Festival Terres de Paroles. On y arrive avec le bac. L'agitation du quotidien est restée sur l'autre rive.
La soirée s'ouvre avec Juste avant que tu ouvres les yeux de la compagnie Ktha. A Louviers, je suis déjà montée dans le camion gradin et je n'ai pas résisté au désir de récidiver.

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Juste avant que tu ouvres les yeux, c'est un long travelling-arrière dans les rues à 3,5 km/h. Ce sont trois acteurs qui nous suivent, les yeux dans les yeux, avec une étonnante interrogation : "qu'est-ce qu'il se passe dans ma tête pendant les neuf minutes qui séparent la première et la seconde sonnerie du réveil ?"
C'est étonnant d'avoir vécu autant d'années sans jamais m'être posé cette question, sans jamais m'être arrêtée sur ce moment particulier où, alors que je suis tirée du sommeil malgré moi, les premières pensées affluent.
Juste avant que tu ouvres les yeux, c'est une invitation à ne pas commencer la journée comme la précédente et comme la suivante, c'est une invitation à ne pas s'asseoir toujours au même endroit dans sa baignoire, à ne pas se savonner en commençant inévitablement par la même partie du corps.
Juste avant que tu ouvres les yeux, c'est une invitation à être debout, nuit et jour.
(En italique, quelques phrases notées au fil de la déambulation dans un carnet...)

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Alarme, peut-être qu'il n'y a aucun lien avec pleurer
Tu as peur de la pression qui monte sans jamais sortir
Prends dans les neuf minutes le courage de faire, pas seulement de dire, de faire
Se souvenir que tu as le choix
pas la douleur dans la poitrine qui te dit quoi faire

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Tu prends le temps de sentir la douceur, juste d'être
Tu te dresses avec le sourire qui reste
Quand tu ouvres les yeux, tu as le ciel au-dessus de toi, en vrai

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Sur la route du retour, je me suis arrêtée longuement pour regarder la lune au-dessus des arbres en fleurs. Silence et incroyable douceur dans l'air.
Juste avant que je ne ferme les yeux, j'ai pensé au lendemain, à cet entre deux alarmes. Prendre le temps de sentir la douceur. Prendre juste le temps d'être.

lundi, 18 avril 2016

Invisible sous la lumière, Carrie Snyder

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© Dominique Panchèvre, Cécile Coulon invisible sous la lumière

Dimanche, l'heure de course avec les copains a eu un goût particulier.
Pas à l'aller de notre trajet en bord de Seine, de Saint Etienne-du-Vauvray à Porte-Joie, mais au retour. A l'aller, deux par deux sur l'étroit chemin de halage, nous étions bavards, prenant des nouvelles de la semaine écoulée et de nos vacances. Parvenus à Porte-Joie, nous avons marqué une pause devant une pancarte nouvelle : la préfecture rappelait aux rabat-joie que sont les habitants de ce village leur servitude de passage. Ils ne pouvaient prétendre privatiser le chemin de halage. Il était temps. Il y a trois ans, avaient jailli de sa propriété un plein de soupe et de bière et son air de capitaliste satisfait : ils avaient bien failli nous envoyer à l'eau moi et mon vélo. Cet affichage nous a réjouis.
Sur le retour, nous n'étions plus deux par deux sur le chemin de halage, comme s'il était devenu encore plus étroit qu'à l'aller. Les uns derrière les autres, nous avons laissé le silence s'installer et accepter le rythme de nos foulées respectives. Oui, il y a dans le silence de la course un rythme. Au début, c'est même très désordonné : des pensées muettes affluent alors que j'aspire seulement au vide. Je ne veux me laisser encombrer, je porte alors mon attention sur ma foulée, essaie de rendre mes semelles plus légères. C'est à ce moment précis que je peux librement regarder la foule de pensées qui s'était présentée sans invitation. J'en choisis une et sais que je vais pouvoir la dérouler en même temps que le chemin.
Dimanche, j'ai choisi de me souvenir de la veille au soir. Nouvelle soirée dans le cadre du Festival Terres de Paroles, sous l'égide de la course et la littérature. L'année dernière, il y avait déjà eu une soirée sur ce thème. Cécile Coulon était venue parler de son Coeur de pélican. Elle était à nouveau là, samedi soir, mais pour un hommage à Carrie Snyder et son roman Invisible sous la lumière. Elle avait appris par coeur et par pieds des chapitres du roman et à l'écouter, j'ai vu les planches du Moulin se transformer en piste de course, j'ai vu Aganetha Smart courir le 800m aux Jeux Olympiques - c'était la première fois que des femmes couraient sur une distance longue; elles ne savent pas encore que cela leur sera interdit dès l'année suivante et ce jusqu'en 1960 - j'ai vu Aganetha Smart refuser les carcans imposés par la société et brûler sa vie avec une volonté farouche.
Dimanche matin, ma course a eu ce goût particulier qu'ont les choses quand on se rend compte que pour être là sous la lumière d'un nouveau jour, d'autres ont lutté d'arrache-pied avant nous.

A écouter sur France Inter
Carrie Snyder, invitée de Cosmopolitaine pour Invisible sous la lumière
Cécile Coulon, invitée de L'oeil du tigre pour le documentaire Free to run

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