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lundi, 02 mai 2016

Terres de paroles 2016

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Terres de Paroles 2016, c'est fini pour cette année. J'aurais aimé avoir le temps d'écrire après chaque spectacle mais les journées ont été si pleines et les nuits si courtes que je n'ai pas réussi. Seuls Invisible sous la lumière et Juste avant que tu ouvres les yeux ont eu droit à leur billet. Il me reste la possibilité d'un inventaire pour tenter de rattraper tout le reste. Intitulons-le Souvenirs indélébiles et plaçons-y des fragments selon une chronologie approximative.

Souvenirs indélébiles

Eu, à la frontière de la Normandie
Entre les lignes de Tiago Rodrigues : un prisonnier du centre pénitencier de Lisbonne écrit à sa mère entre les vers de L'Oedipe Roi de Sophocle. Et ce retournement : ne plus dire "que peuvent encore apporter les tragédies grecques à notre monde" mais "notre monde est-il encore digne des tragédies grecques ?". 
Rouen,
Prix Terres de Paroles : Une forêt d'arbres creux d'Antoine Choplin et Jecroisenunseuldieu de Stephano Massimi
Le son du cor, les sons des corps sur scène, Au temps où les Arabes dansaient, des gens heureux et la roue qui tourne
Lecture à voix haute d'Antigone à Kandahar de Joydeep Roy-Bhattacharya. Deux lecteurs sur scène, un homme et une femme en jupe courte qui donne chair à cette jeune femme en burqa, venue chercher son frère tué dans une offensive lancée par les Américains.
Les tragédies grecques, encore une fois, les dieux de l'Olympe réduit à un seul dieu et les hommes qui se tuent au nom d'un hybris qui n'a pas changé depuis l'antiquité
Lillebonne, au coeur du théâtre Gallo-Romain
Pique-nique littéraire : on s'assied dans l'orchestra, sur des nappes, entre les lignes de Sur la lecture de Proust. Et on passe commande.

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© Pili Vazquez

Au menu, deux mises en voix et un plat de paroles. Je concède à ma nappée un texte local, Retour à Yvetot d'Annie Ernaux contre un plus lointain La route de Los Angeles de John Fante. Quant au texte de Lydie Salvayre, Quelques conseils utiles aux élèves huissiers, il fait l'unanimité.

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© Pili Vazquez

Après le repas, sieste littéraire. De transat à transat, Annie me lit Mémé de Philippe Torreton. A quand remonte la dernière fois où on m'a offert une aussi longue lecture ? Je me love dans ce moment comme on redescend en enfance.

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© Pili Vazquez

La journée et le festival prennent fin avec une dernière lecture à haute voix, Palmyre de Paul Veyne. Palmyre, la détruite, l'effacée, Palmyre qui était pourtant classée au Patrimoine Mondial de l'Humanité, Palmyre renaît le temps de quelques pages dans les ruines du théâtre gallo-romain.

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samedi, 23 avril 2016

Juste avant que tu ouvres les yeux, Cie Ktha

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Après Eu et Louviers, direction Duclair pour le Festival Terres de Paroles. On y arrive avec le bac. L'agitation du quotidien est restée sur l'autre rive.
La soirée s'ouvre avec Juste avant que tu ouvres les yeux de la compagnie Ktha. A Louviers, je suis déjà montée dans le camion gradin et je n'ai pas résisté au désir de récidiver.

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Juste avant que tu ouvres les yeux, c'est un long travelling-arrière dans les rues à 3,5 km/h. Ce sont trois acteurs qui nous suivent, les yeux dans les yeux, avec une étonnante interrogation : "qu'est-ce qu'il se passe dans ma tête pendant les neuf minutes qui séparent la première et la seconde sonnerie du réveil ?"
C'est étonnant d'avoir vécu autant d'années sans jamais m'être posé cette question, sans jamais m'être arrêtée sur ce moment particulier où, alors que je suis tirée du sommeil malgré moi, les premières pensées affluent.
Juste avant que tu ouvres les yeux, c'est une invitation à ne pas commencer la journée comme la précédente et comme la suivante, c'est une invitation à ne pas s'asseoir toujours au même endroit dans sa baignoire, à ne pas se savonner en commençant inévitablement par la même partie du corps.
Juste avant que tu ouvres les yeux, c'est une invitation à être debout, nuit et jour.
(En italique, quelques phrases notées au fil de la déambulation dans un carnet...)

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Alarme, peut-être qu'il n'y a aucun lien avec pleurer
Tu as peur de la pression qui monte sans jamais sortir
Prends dans les neuf minutes le courage de faire, pas seulement de dire, de faire
Se souvenir que tu as le choix
pas la douleur dans la poitrine qui te dit quoi faire

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Tu prends le temps de sentir la douceur, juste d'être
Tu te dresses avec le sourire qui reste
Quand tu ouvres les yeux, tu as le ciel au-dessus de toi, en vrai

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Sur la route du retour, je me suis arrêtée longuement pour regarder la lune au-dessus des arbres en fleurs. Silence et incroyable douceur dans l'air.
Juste avant que je ne ferme les yeux, j'ai pensé au lendemain, à cet entre deux alarmes. Prendre le temps de sentir la douceur. Prendre juste le temps d'être.

lundi, 18 avril 2016

Invisible sous la lumière, Carrie Snyder

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© Dominique Panchèvre, Cécile Coulon invisible sous la lumière

Dimanche, l'heure de course avec les copains a eu un goût particulier.
Pas à l'aller de notre trajet en bord de Seine, de Saint Etienne-du-Vauvray à Porte-Joie, mais au retour. A l'aller, deux par deux sur l'étroit chemin de halage, nous étions bavards, prenant des nouvelles de la semaine écoulée et de nos vacances. Parvenus à Porte-Joie, nous avons marqué une pause devant une pancarte nouvelle : la préfecture rappelait aux rabat-joie que sont les habitants de ce village leur servitude de passage. Ils ne pouvaient prétendre privatiser le chemin de halage. Il était temps. Il y a trois ans, avaient jailli de sa propriété un plein de soupe et de bière et son air de capitaliste satisfait : ils avaient bien failli nous envoyer à l'eau moi et mon vélo. Cet affichage nous a réjouis.
Sur le retour, nous n'étions plus deux par deux sur le chemin de halage, comme s'il était devenu encore plus étroit qu'à l'aller. Les uns derrière les autres, nous avons laissé le silence s'installer et accepter le rythme de nos foulées respectives. Oui, il y a dans le silence de la course un rythme. Au début, c'est même très désordonné : des pensées muettes affluent alors que j'aspire seulement au vide. Je ne veux me laisser encombrer, je porte alors mon attention sur ma foulée, essaie de rendre mes semelles plus légères. C'est à ce moment précis que je peux librement regarder la foule de pensées qui s'était présentée sans invitation. J'en choisis une et sais que je vais pouvoir la dérouler en même temps que le chemin.
Dimanche, j'ai choisi de me souvenir de la veille au soir. Nouvelle soirée dans le cadre du Festival Terres de Paroles, sous l'égide de la course et la littérature. L'année dernière, il y avait déjà eu une soirée sur ce thème. Cécile Coulon était venue parler de son Coeur de pélican. Elle était à nouveau là, samedi soir, mais pour un hommage à Carrie Snyder et son roman Invisible sous la lumière. Elle avait appris par coeur et par pieds des chapitres du roman et à l'écouter, j'ai vu les planches du Moulin se transformer en piste de course, j'ai vu Aganetha Smart courir le 800m aux Jeux Olympiques - c'était la première fois que des femmes couraient sur une distance longue; elles ne savent pas encore que cela leur sera interdit dès l'année suivante et ce jusqu'en 1960 - j'ai vu Aganetha Smart refuser les carcans imposés par la société et brûler sa vie avec une volonté farouche.
Dimanche matin, ma course a eu ce goût particulier qu'ont les choses quand on se rend compte que pour être là sous la lumière d'un nouveau jour, d'autres ont lutté d'arrache-pied avant nous.

A écouter sur France Inter
Carrie Snyder, invitée de Cosmopolitaine pour Invisible sous la lumière
Cécile Coulon, invitée de L'oeil du tigre pour le documentaire Free to run

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samedi, 16 avril 2016

Au point du jour

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Interzone au Point Limite

Le point limite une ligne droite
c'est net tranchant chirurgical
mathématique
mais la courbe de nos désirs
qui s'incurve et se curve
en des tours et détours
un théorème réussira-t-il
à l'endiguer en inventant
quelque point barrage ?

mercredi, 13 avril 2016

Correspondance

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Hier, le ciel a lâché prise. Il a abandonné en quelques heures tous les résidus d'hiver qu'il avait entreposés, alors qu'il pensait réussir à les contenir jusqu'à l'année prochaine. Ca a commencé par un orage d'une force telle qu'il a nettoyé les trottoirs et les chaussées indistinctement, a décollé l'affiche et sa Défense absolue de stationner devant cette grande porte, a contraint les passantes à attendre que ça se calme sous un porche, sous une verrière devenue caisse de résonance. Quand cela enfin s'est tu, on pensait qu'il en avait fini, le ciel. Mais non, du stock, il en avait encore. De la belle grêle et des grêlons gros comme des balles de pingpong sans options rebond qui s'aplatissaient au sol comme des boules de neiges mal tassées. Le plus étonnant dans toute cette agitation, c'était l'impassibilité du poirier deux fois centenaire dont les branches n'avaient jamais connu de ligne droite. Il semblait trouver son calme dans les plis et les replis de son bois. 
Tard dans la nuit, c'était déjà le lendemain, des éclairs déchiraient encore la ligne d'horizon.
Ce matin, à la première lueur, c'en était d'autant plus étonnant, cette certitude du bleu revenue. C'est cet instant qu'a choisi le cerisier pour ouvrir sa première fleur. Et moi qui avais craint, alors que j'étais à Barcelone et sous les orangers en fleurs et en fruits, qu'il n'attendît pas mon retour pour se couvrir de blanc.

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vendredi, 08 avril 2016

Carrerment

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Barcelone, jour 5
Assises à même le sol, sur l'esplanade de l'aéroport, nous nous étonnons que le regard porte à nouveau si loin après cinq jours passés à déambuler dans les ruelles étroites de Barcelone. Nous ne nous sommes élevées qu'à deux reprises au-dessus de la ville. Un fois pour rejoindre le parc Gaudi et une autre fois sur le Mont Juïc où nous avions longuement cherché le Musée Miro pour finalement trouver porte close puisque tous les musées sont fermés le lundi. Là, la nuque avait pu retrouver une position plus familière, c'en était presque déroutant. 

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Carrer del Bisbe

Le reste du temps, nous avions le nez en l'air, le regard vagabondant librement de façade en façade, sous un rectangle de ciel.  A de multiples reprises, j'ai essayé de prendre ces rues en photo, puis les ai effacées. Jamais satisfaite. Fac-simile décevant. J'en ai cependant sauvegardé deux.

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Celle-ci parce qu'une fois passée en noir et blanc, elle s'approche des rues que j'ai imaginées en lisant L'ombre du vent de Carlos Ruiz Zafon. Celle-là parce que rien ne venait troubler l'instant, pas même l'ombre d'un vent. Linges et temps suspendus.

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jeudi, 07 avril 2016

Gaudiesque

 Barcelone, Jour 4
Du parc Gaudi à la Sagrada Familia, sur un air de Zone d'Apollinaire...

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A la fin tu es las de ce monde ancien,
Gaudi, ô Gaudi, le troupeau des toits bêle ce matin,
Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine,

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Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est devenue hyperboloïde, hélicoïde et conoïde 

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C'est la nativité à l'Est
C'est Dieu qui meurt le vendredi à l'Ouest
C'est le Christ qui descend du ciel mieux que les parachutistes
Il détient le record du monde pour le saut de l'ange.

mercredi, 06 avril 2016

Bar à bar

 

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Barcelone, jour 3
Le baromètre est descendu. Jour de pluie. Il en faut plus pour empêcher deux Normandes de déambuler. A la première averse, nous sommes Plaça Sant Pere. Entre des immeubles récents, un jardin potager qui a tout du collectif a investi le lieu. 

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Au bout de ce jardin, un passage entre deux immeubles devenu bistrot, un lieu idéal pour attendre que le ciel devienne plus clément. Au Mescladis, l'hétéroclisme est de mise. Des caisses superposées font office d'étagères et chaque case contient tout un monde. 

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On y resterait bien plus longtemps, pour bouquiner, pour écrire mais il nous faut rejoindre la Casa Batllo et la Pedrera, hétéroclisme d'un autre genre, le long d'une avenue bruyante et investie par des hordes de touristes.
Plus tard dans la journée, alors que le plan de la ville, maintes fois plié et déplié, se transformait en une boule de papier mâché, nous sommes entrées au Salterio, carrer Sant Domenec del Call ; une voûte basse, des odeurs d'épices et de café, on y chuchote pour ne pas troubler le lieu. On y dépose sa fatigue.

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On pensait en avoir fini, avec les bars, pour cette journée. On pensait qu'après le Musée Picasso, on rentrerait se poser un peu. D'autant plus qu'on a pris notre temps dans le dit musée qui propose un parcours de La première communion jusqu'aux Ménines. Etonnant de voir comment en soixante ans, le peintre est passé de l'un à l'autre. Une fois devant Les Ménines, ma morveuse hyper-connectée a cherché sur son I-machin avec option zoom le tableau de Velasquez. De l'écran à la toile, les aller-retours se sont multipliés. On débarquait là pour rembarquer aussitôt et vice-versa.
Vous me direz, dans tout ça il n'y a pas l'ombre d'un bar. Que nenni, entre  La première communion et Les Ménines, sont exposés les travaux préparatoires de Picasso pour le menu d'Els 4 Gats

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 On ne pouvait pas ne pas y aller ...

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mardi, 05 avril 2016

Démesure des mesures

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Barcelone, jour 2
Ici, ne demandez pas combien de temps il vous faudra pour vous rendre d'un point à un autre car il est impossible d'aller directement d'un point à un autre !
Ainsi, ce matin, nous avions décidé de nous rendre au Mont Juic pour embrasser la ville d'un regard. Sur la carte, il suffisait de prendre vers l'est et de garder approximativement une ligne droite. Une fois dans la ville, nous avons vite abandonné la ligne droite pour lui préférer l'entrelacement de ruelles étroites. Là, les façades d'immeubles se font face dans une telle intimité que leurs toits se touchent presque. Elles ne préservent que l'interstice nécéssaire pour que le linge sèche aux fenêtres.
Le détour appelant le détour, nos pas nous ont conduites par hasard vers le quartier juif El Call puis vers la GRANDE synagogue, carrer Marlet. Nous l'imaginions imposante ou du moins repérable de loin. L'entrée est étroite, il faut se baisser pour emprunter l'escalier qui mène quelques mètres en-dessous du niveau de la rue et se retrouver dans une synagogue grande comme un mouchoir de poche.

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De retour dans la rue, le Mont Juic est à portée de regard. Nous traversons sans anicroche la Rambla qui semble une béance commerciale puis le marché de la Boqueria, allée après allée !

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De retour dans la carrer de l'Hospital, le Mont Juic s'est sensiblement rapproché. Sauf que nous ne pouvions ignorer attenante au marché une petite cour abritant La Reial Acadamia de Farmacia, nouvel havre de paix après le MEAM. On s'est posées là, sous les orangers, avec l'envie de s'imprégner lentement du lieu.

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Je crois bien qu'après, nous sommes enfin montées au Mont Juic. De là-haut, avec ses tours et ses grues, La Sagrada Familia est impressionnante.

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C'est en dominant ainsi la ville, que nous nous sommes demandé vers où nos pas allaient nous conduire, de retour dans la ville. En écho au matin, nous avons choisi le PETIT Palau, pour voir si Barcelone se joue systématiquement des adjectifs...

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Pas assez de recul dans la rue pour le prendre dans son ensemble ! Contentons-nous de ce fragment.

lundi, 04 avril 2016

En-tête

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Barcelone, Jour 1
Cela fait quelques semaines que j'entoure, que je flèche, que je souligne, que j'interroge la carte de Barcelone. Pour ne pas arriver totalement en terra incognita, bien que j'adore ça : quitter mes îles pour arriver en une terre inconnue.

A Barcelone, ma morveuse et moi, nous y sommes enfin depuis cet après-midi. En descendant de l'aérobus, nous avons décidé de gagner la Casa de Marcelo à pied, pour un premier contact, traînant joyeusement nos valises, faisant fi de la fatigue.
A peine installées, nous sommes reparties. Non pas pour prendre quelques repères dans la ville  mais pour rejoindre le Musée Européen d'Art Contemporain, à deux encablures de là. Ce musée, je l'avais placé en-tête de notre périple. P. m'en avait longuement parlé et j'aimais bien l'idée de commencer par là. 
On rentre dans ce musée qui s'élance sur trois étages comme dans un havre de paix. Au premier étage, une exposition consacrée au sculpteur Joseph Clara. Au 2ème et 3ème étage, des collections permanentes.

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Au MEAM, ce qui reste inoubliable, c'est le reflet ; s'y cache un dialogue muet entre les oeuvres. Il faut se baisser, se pencher à gauche puis à droite, se mettre sur la pointe des pieds pour ne rien manquer de ce qui se chuchote là. Petite visite personnelle que j'intitule En tête.

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Sous la moustache impeccablement lissée et la paupière abandonnée peut se cacher quelque nudité effrontée.

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Joseph Clara, Dolor

Ca doit être cela, la vraie douleur qui émacie le visage : porter deux christs en tête, ça devient compliqué de dire jecroisenunseuldieu.

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Patricia Riveras, Retrats

Ces trois-là semblent vides de pensées, n'ont rien en-tête ou du moins surtout pas ce qui se passe derrière, à côté d'eux : une mater dolorosa portant le corps de sa fille.

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Abraham Nevado, Synergia

Dans ces deux têtes de 4289 feuilles de papier pourraient se glisser de multiples pensées. Etonnamment, un seul songe se loge dans toutes les strates, celui d'une femme comme un hologramme.

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samedi, 02 avril 2016

Les Ogres, Léa Fehner

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Les Ogres sont troupe de théâtre itinérant, ça monte le chapiteau en musique, ça le remballe sur un coup de gueule. Ils sont Rabelais et Fellini réunis pour un même festin et le soir jouent Tchekhov. Les Ogres avalent les routes, l'amour, les peurs, la joie et les chagrins de la même façon, en appuyant à fond sur la pédale. Leur existence, c'est un cirque, c'est un cirque-théâtre en continu. Les ogres dévorent la vie à pleines incisives, en se marrant, en criant, en pleurant, en buvant; ça bouillonne, ça enfle et ça explose de rire. Puis se serrent dans les bras, pour dissimuler leurs blessures et leurs failles, avec indulgence et déjà se bidonnent et badinent.
On en sort tout abasourdi, épaté, éberlué, époustouflé. Les rues de la ville sont soudain trop silencieuses, trop lentes, trop mortes en cette fin de journée. On voudrait leur insuffler le rythme des Ogres, se prendre par la main, se mettre à courir et gueuler dans le mégaphone ses joies, ses attentes et la vie qui va fort.

samedi, 26 mars 2016

Sans se défiler

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Fil de soi, Athènes, 2015


persister à tenir debout
dans la tourmente
et ne pas se résoudre
au repli

exister même si
c'est de moins en moins
une mince affaire
et le pas de côté

se désister
quand sonne
l'appel à la guerre
ou à la prière

oui résister contre
une pensée unique
qui se propage
comme une trainée de poudre

insister pour que ne s'érode pas
notre humanité voir plus loin
que le bout de nos origines

persister à se remettre en jeu
tout en refusant de mettre en joue
ne vouloir que l'émotion
d'un joue contre joue


dimanche, 20 mars 2016

L'évidence

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Suspension, Athènes 2015

L'évidence
sur mon vélo
au si petit matin
quand le soleil lâche l'horizon
comme une lune rousse
l'évidence
alors que la canopée
quadrille encore le ciel

fait la fière
fait la morte
mais déjà
le tremblement intérieur
l'évidence
les premières fleurs
qui se demandent si
leur impatience
n'est pas trop visible

les vies dansent
entre précipice
et lame de fond
les vies dansent
s'embrassent
jusqu'à l'improbable
les vies dansent
sur un pixel démultiplié
en averses de pétales
en éclosions de gouttes

Vu hier soir à l'Arsenal, Pixel de la Compagnie Käfig. Envie de danser jusqu'au bout de la nuit pour que ne cesse pas l'enchantement.


mardi, 15 mars 2016

Pile de plis

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Empilement, Athènes, 2015

Emplie de plis
je me lève

même pas chiffonnée

je dégoupille un demi piment rouge
et file donner
la réplique à cette journée
pour lui insuffler le désir de se déplier

à l'heure des complies
juste avant le repli des pupilles
je l'estampille désopilante

samedi, 12 mars 2016

Apprenti sage

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Que la lumière soit, Athènes, 2015

Cette semaine, avec mes pioupious de 6ème, j'ai commencé une nouvelle séquence consacrée à la création et recréation du monde. J'aime ce moment-là parce qu'avant de pouvoir déposer le premier chapitre de la Genèse sur leurs tables, il faut que je déblaie, débroussaille, défriche et éclaircisse le terrain en m'adressant tout à la fois à ceux qui sont athées, à ceux qui ne sont pas de ce Dieu-là, à ceux qui vont au caté et qui parfois pensent que l'humanité a commencé comme ça, avec deux nudités au fond d'un jardin et un index divin pointant le panneau exit. Alors je retrace l'histoire de la Bible,  dont les plus vieux textes n'ont que vingt-neuf siècles et que nous ne possédons plus. Je parle des traductions de ce best-seller de l'humanité et m'offre même un détour par la légende qui accompagne La Septante : soixante-douze sages invités par Ptolémée II sur l'île de Pharos pour traduire la Bible en grec, chacun séparément. Ils ont rendu leurs copies au bout de soixante-douze jours, inévitablement, et elles étaient en tous points identiques, immanquablement !
Les uns et les autres, dans la salle, réagissent. C'est gros comment la Bible ? Ce n'est pas possible, ils ont triché ! Ils ont photocopié soixante et onze fois une traduction. Soudain, E. qui d'habitude se réduit au silence et règle tout avec ses deux poings, l'insulte et la provocation, me demande : c'est quoi un sage ? Fragilité de l'instant. Les yeux dans les yeux, je me suis dit : mon p'tit bonhomme, tu ne connais sans doute ce mot que sous sa version adjectif précédé d'une négation : pas sage. Je n'ai pas cherché à circonscrire le mot par une définition, je lui ai juste répondu : tu ne le sais peut-être pas, mais tu as l'étoffe d'un sage... Il m'a offert son regard étonné et aussi, pour la première fois depuis le début de l'année,  le début d'un passage de lui à moi.
Plus loin dans le cours, une fois la semaine de la création lue, d'injonction divine en injonction divine,  les uns et les autres dans la salle réagissent en mode brouhaha : en six jours, ce n'est pas possible ! Il faut plus d'un jour pour se reposer de tout ça. E. dont le nom et le prénom côte à côte sont le début d'un poème  -les deux dernières syllabes  identiques- me demande : il se repose de quoi, Dieu ? D'avoir mal aux lèvres ?
Non seulement, mon p'tit bonhomme, tu as l'étoffe d'un sage mais ta sagesse est décapante...

 

lundi, 07 mars 2016

Murmures

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© Pili Vazquez, A cor et à cri, Cuba, 2016

Souvent au seuil de la journée
l'homme s'adosse contre le mur
loin de tout arrêt de car ou de gare
colonne vertébrale verticalement calée
jambes à la tangente tête droite immobile

absent aux corps qui passent
avec certitude et le dépassent
en hâte accros à la vie
il n'attend pas
le car pas le train

mais cet instant où dans le dédale de ses os
monte
la chaleur emmagasinée
par la paroi aux heures les plus chaudes

ses lèvres dérogent alors à l'immobilité
elles façonnent quelque incantation

pour ceux qui
à la sortie
de l'usine
du bureau
ou du chantier
de leur vie

s'adossent  là
pensant
ne plus pouvoir
d'ombre
en ombre
atteindre

l'arrêt de car
ou la gare
accrocs de la vie
c'est pour eux qu'il recharge
le mur en murmures

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dimanche, 28 février 2016

Musique de nuit

 

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Vendredi soir, aucune lassitude de fin de semaine n'aurait été assez grande pour me dissuader de reprendre la route, direction la Chapelle Corneille, à Rouen. Le lieu a rouvert au début du mois et est désormais une salle de concert; autour, des christs  en passion et des anges en sourire.
Vendredi soir, Ballaké Sissoko et Vincent Segal y ont fait résonner leur deuxième album, Musique de nuit.
"J'ai quitté Paris pour retrouver Ballaké au Mali après une semaine éprouvante en janvier 2015. A Bamako l'espoir semblait aussi s'évanouir. La musique est une cure, elle nous protège de la fureur du monde. Nous jouons la nuit sur le toit de la maison de Ballaké en plein Bamako." Vincent Segal
L'album a été enregistré sur ce même toit, un samedi soir. Si vous tendez l'oreille, dans l'entre deux morceaux, vous entendrez un troupeau bêler, une mobylette vrombir, une chouette hululer de bien-être et le souffle de la nuit se déployer.
Vendredi soir, qu'importe la superbe du lieu, la kora et le violoncelle ont murmuré, se sont caressés, se sont défiés, sont entrés en transe et s'y sont installés. On a frémi, tout étonné d'être coupé aussi facilement de la fureur du monde.
Vendredi soir, l'estrade posée à la croisée de la nef et du transept est devenue, je vous le jure, un toit-terrasse du quartier Ntomikorobougou et mes semelles étaient rouges de terre latérite.


 

 

dimanche, 21 février 2016

Se tenir

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Si facilement on tient
la chandelle la plume
l’article la queue de la poêle
et même la dragée haute
si aisément on tient
tête ferme compte ou rigueur
tout en tenant son sérieux
en haleine en bride
en échec en laisse en respect
on tient aussi
et même à cœur
mais se tenir debout

 

mercredi, 17 février 2016

Ravissement, Mordillat et Echenoz

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Ravie depuis quelques jours par deux romans qui mettent en scène un kidnapping : La brigade du rire de Mordillat et Envoyée spéciale d'Echenoz.
Je vais bien, ne cherchez pas à me libérer pour me rendre à mon quotidien.

15:07 Publié dans ROMAN | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

vendredi, 12 février 2016

C'est bête (avec un accent circonflexe)

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Athènes, 2015

Ne nous racontons pas d’histoire
- chair de poule -
si nous nous acharnons ainsi

à vider les mers
à désertifier les terres
à embrouillarder les airs
si nous nous acharnons ainsi
à éradiquer

le crapaud amoureux
la baleine hilare

le lapin chaud
la poule mouillée

le mouton à cinq pattes
la bête à deux dos

l‘anguille sous sa roche

la puce à l’oreille
la grenouille de bénitier
la mouche fine ou assassine
l’oiseau de Jupiter  ou de Venus
et même ceux de mauvaise augure

si nous nous acharnons
à tout éradiquer

sauf le veau d’or
nous sommes faits comme des rats
et il est presque trop tard
pour quitter le navire

 

mardi, 09 février 2016

Nénufar

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Ils ont tous en une même cacophonie
crié à la catastrophe au blasphème au typhon
les bibliophiles et les philanthropes
les orphelins et les épitapheurs
les philosophes et les photographes
les physionomistes et les physiciens
les apostropheurs et les amphithéâtreux
les asphyxiés de l'asphalte et les atrophiés de l'oesophage
et même les prophètes camphrés
ils ont tous paraphé leur pamphlet
ah la diphtérie du nénuphar après métamorphose !
A la périphérie
de ce raffut
je m'esclaffe
je m'en vais leur envoyer une soufflante à tous ces tartuffes,
les effilocher, les diffamer, tous ces bouffons bouffis
leur greffer un dictionnaire étymologique

Pfft, nénufar vient de l'arabo-persan
n'a donc aucune affinité avec le "ph" grec
c'est une bonne chose
qu'il ait retrouvé
son "f" faramineux !

dimanche, 17 janvier 2016

La terre qui penche, Carole Martinez

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La Terre qui penche, ouvert en septembre avec impatience parce que Coeur cousu et Le domaine des murmures.
La Terre qui penche
ouvert en septembre parce qu'il était promesse de rejoindre à nouveau les rives de la Loue.

La Terre qui penche refermé au bout de cinquante pages, le dialogue de la vieille âme et de la petite fille ou plus exactement le monologue de l'une puis de l'autre ne passaient pas.
Je l'ai rendu à la médiathèque le jour même où ma morveuse m'a appelée pour me dire qu'elle venait de l'acheter. Je lui ai tu mes réticences; elle est entrée en "littérature adulte" avec cette auteure, on ne peut pas blesser ces appartenances-là.
Elle m'a rappelée deux jours plus tard. Elle était subjuguée, envoutée, en parlait avec une telle joie dans les mots. Je lui ai avoué avec des quarts de syllabes que j'en avais abandonné la lecture. Elle a soudain pris sa voix de petite poule en colère - cette même voix qu'elle prenait gamine quand on lui demandait d'avancer un peu plus vite sur les sentiers de montagne et qu'elle partait en tête et en colère, en montant dans les aigus.
Un jeudi de décembre, elle m'a rappelée au téléphone et à l'ordre : ce soir Carole Martinez est à l'Armitière. Tu me rejoins sur Rouen et on y va -elle n'avait donc pas lâché l'affaire- tu n'as pas le choix, tout comme tu ne m'as pas laissé le choix de lire ou pas certains romans de littérature jeunesse quand j'étais gamine, sous prétexte que tu les trouvais incontournables. Juste retour des choses. Je lui devais au moins ça. Malgré la journée pleine à craquer de cours, de réunions, de bilans de réunions, je lui ai promis que j'y serais. En fin d'après-midi, je les ai retrouvées, elle et son impatience joyeuse.
Je ne sais pas ce qui m'a le plus touchée dans cette rencontre : l'auteure disant avec tant de douceur le corps des femmes, se demandant ce que chacune, nous avions fait de la petite fille que nous avions été ou les yeux brillants de ma morveuse dont l'enfance n'était pas si loin.
J'ai donc re-réservé le roman à la médiathèque, me promettant de le lire malgré tout jusqu'à la dernière page. Il a mis quelques temps à revenir. Je lui ai offert mon dimanche, m'absentant de mon quotidien avec insolence; au bout de la soixantième page, tout est devenu dérisoire : les cours à préparer, les bulletins à remplir et les bilans de semestre à rédiger. J'ai suivi Blanche et sa force de caractère sur cette Terre qui penche, dans ce siècle où l'humanité a bien failli ne pas se relever, à l'image de cet arbre tombé deux ou trois fois -la vieille âme ne sait plus trop- mais qui est toujours là, il est l'esprit du lieu et l'on ne se débarrasse pas si facilement d'un oracle.
Ce soir, je ne sais plus trop ce qui avait fait obstacle à ma première tentative de lecture mais je lui suis reconnaissante d'avoir été là.  Sans lui, tout le reste ne se serait pas déroulé.

dimanche, 10 janvier 2016

endormez-vous, disent-ils ;

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découpage de Maurice Pommier

Cela fait bien longtemps que les cartes de voeux ne tombent plus dans ma boîte virtuelle ou dans celle accrochée au grillage au beau milieu du chèvrefeuille à nouveau en fleurs. Je n'en reçois pas, je n'en envoie pas non plus. Sans regret.
Quand janvier arrive, il est une seule chose que j'attends avec impatience. Chaque matin, je regarde dans ma boîte espérant l'y trouver ; pour patienter je l'imagine dans son atelier en train de ciseler quelque facétie prophétique, l'oeil ravi, de fignoler son découpage, de bougonner dans sa longue barbe puis de rajouter quelques confettis supplémentaires ; pour patienter, je pronostique : sera-ce un découpage zoologique et chinois -2016 année du singe de feu !- quelque détour biblique ou bien une nouvelle péripétie des poules et des renards ? Pour tromper mon impatience, je prends des nouvelles de notre société libéralosocialistomacronienne : endormez-vous, disent-ils, nous gérons pour vous un monde figé et sclérosé dans sa peur. Endormez-vous, disent-ils, nous élevons des murs et des barbelés pour vous protéger.
Le découpage de l'Ours est arrivé en début de semaine : 2016, les renards se coucheront avec les poules ! Qu'est-ce à dire ? Les renards se coucheront-ils tôt ou rejoindront-ils le lit des poules ? Dans les deux cas, nous sommes dans de beaux draps et ne pouvons nous permettre de dormir sur nos deux oreilles.
En 2016, je nous souhaite de nous réveiller et de retrouver le pouvoir des mots sur nos pages et nos écrans ; que nous ayons l'audace de l'opposer aux mots du pouvoir.

jeudi, 31 décembre 2015

Réveillons-nous

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réveillons-nous
à la lisière de matins en liesses
oubli des minuits blancs et livides
éveillons-nous
aux partages de midis
rétrécissement de nos ombres

de nos certitudes
veillons aussi
sur nos soirs fragiles
ceux qui dans le fracas
doutent de se frayer un chemin
jusqu'à des lendemains
libres et fraternels
réveillons-nous

jeudi, 24 décembre 2015

A en perdre la raison

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Chemin faisant le long de la Méditerranée
j'ai croisé l'immobilité de cet homme
il élevait à côté du premier
un deuxième totem
ou bien était-ce un cairn
des cairns pour indiquer le rivage
comme on indique le sentier en montagne
aux rêves, aux espoirs
qui s'échoueraient sur les galets polis
après avoir divagué au gré des courants
entre filaments d'algues et firmament muet
un cairn attrape-rêves, un cairn attrape-espoirs
pour attraper les rêves et les espoirs
de ceux qui avaient déjà tout perdu
tout à part leur corps et leur âme
quand ils ont été contraints de traverser la mer
sur des embarcations malingres
un cairn attrape-rêves, un cairn attrape-espoirs
pour attraper les rêves et les espoirs
de ceux disparus corps et âme 
après s'être échoués
contre l'impolitesse de nos coeurs de pierre

lundi, 21 décembre 2015

Perdre la saison

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Une fois encore nous y sommes : c'est le solstice d'hiver. A la fois, entrée dans l'hiver et dès demain, retour flegmatique de la lumière. Sauf que cette année, ça cloche, ça carillonne, ça sonne l'alarme.
Hier, malgré l'étroitesse du jour, on est partis randonner toute la journée, au-dessus de Beaufort-sur-Gervanne. Certes il y avait le GR commencé dans la pénombre, les flancs des montagnes gris-marron foncé comme une terre brûlée, les arbres entremêlant leur nudité,  le silence entre nuages et terre, l'envol d'une buse et le retour entre chien et loup alors que ce n'est que l'heure du thé. Mais surtout, il y avait cette extrême douceur dans l'air comme un premier jour de printemps ; quand on sait bien qu'on met la polaire dans le sac à dos par précaution mais qu'elle y restera.
A la fin de la journée, la semelle fourbue et heureuse, assise à la terrasse du bistro du village sous les seules étoiles d'une guirlande de Noël, mon coeur s'est pincé. A la table d'à côté, deux anciens se disaient qu'il n'y avait plus de saisons.

dimanche, 13 décembre 2015

Une forêt d'arbres creux, Antoine Choplin

146-transport.jpgBedřich Fritta, A Transport Leaves the Ghetto, 1942/43
Ink, pen and brush, wash, 48,4 x 70,8 cm
© Thomas Fritta-Haas, long-term loan to the Jewish Museum Berlin, photo: Jens Ziehe

Une forêt d'arbres creux* s'ouvre avec l'arrivée de Bedrich, Johanna et leur fils Tomi, dans le ghetto de Térézin. Une forêt d'arbres creux se referme avec l'arrivée de Bedrich, sa femme et son fils dans un camp d'extermination, sans doute Auschwitz.
A la première page d'Une forêt d'arbres creux, se dressent deux ormes dont les troncs dessinent le chaos et l'appel du gouffre mais aussi
les traits d'une danseuse andalouse " criant au visage du bourreau la formule d'un ultime sortilège. "
A la dernière page d'Une forêt d'arbres creux, " coiffant les arrondis insignifiants, comme un surplus de chair donné au paysage, oui, sans doute, même si cela reste à vérifier, il y a l'assemblée des arbres. "
Entre les deux, des chapitres comme autant d'esquisses à l'encre noire séquencent la vie d'un homme qui le jour est contraint de dessiner un ghetto-vitrine, qui la nuit peint l'envers du décor. Le froid, la boue, la chaleur, la mort, la ligne d'horizon qui disparaît se murmurent entre les lignes. Toute l'émotion se condense dans le dernier convoi, alors que le narrateur abandonnerait bien sa place de narrateur pour apporter un peu de réconfort à son personnage, pour lui dévoiler ce qui se passera une fois le livre refermé. " A Bedrich, il faudrait pouvoir dire un mot de son compagnon, celui dont il distingue à l'instant la nuque froissée juste devant, et qui un de ces jours, plus tard, ferait le chemin du retour jusque chez lui. Il faudrait aussi le convaincre des aurores à venir pour son fils Tomi, qui survivrait lui aussi. (...)
De tant de ses compagnons, on ne lui dirait rien. De Johanna non plus. "

*Premier roman lu dans le cadre du prix littéraire Terres de Paroles

une forêt d'arbres creux antoine choplin, terre de paroles

samedi, 12 décembre 2015

Du souffle dans les mots (fin)

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Follia continua !, Cent quatre, Paris

Dernier jour du calendrier du "pendant"
La COP21, c’est fini. Un accord aurait été trouvé pour ne pas dépasser le 1,5° de réchauffement climatique. Tous les responsables qui tiennent notre planète entre leurs mains se sont-ils quittés l’arme à l’œil ?

La radio, elle, revient en continu sur les Régionales, tente de disséquer le vote nationaliste. La République ressemble à cet homme mort dans le tableau de Rembrandt, écartelé, éventré, terrain d’expérimentation pour une horde de scientifiques. Chacun y va de sa leçon d'anatomie.

Pour retrouver un peu de tranquillité, je pars bosser à vélo le matin parce que le soleil continue de s’offrir en partage au dessus de l’eau.

Cet étrange aveuglement, François Emmanuel, in Du souffle dans les mots
"Tout conscients que nous sommes nous poursuivons pourtant notre mode de vie comme si de rien n'était. Il est vrai que cette sombre perspective peut nous paraître lointaine encore, reculée dans le temps, alors que la ligne de notre horizon s'est insidieusement rapprochée, que les valeurs de lignée, de transmission aux générations suivantes, se sont estompées au profit d'une temporalité plus immédiate. Et, sur l'écran lumineux, omniprésent, innombrable, qui construit bon an mal an notre entendement du monde, déferlent quantités d'autres scènes, plus proches, plus violentes, plus spectaculaires. (...)
Dans un monde où l'interdépendance, l'extraordinaire intrication des liens réduit le pouvoir de chacun, les élus politiques ont un espace d'influence et d'action plus important que les autres. Puissent-il, puissiez-vous, faire évoluer la conscience commune. (...) La vie parce qu'elle est fragile, imprévisible, éphémère, parce que nous avons tout pouvoir sur elle, la vie nous est plus que jamais précieuse."

mardi, 08 décembre 2015

Du souffle dans les mots (8)

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Follia continua !, Cent quatre, Paris

Serait-il possible que mes petits-enfants, qui ne sont pas encore de ce monde, se disent un jour futur où ils auraient regardé dans le rétroviseur : " Il eut mieux valu pour nous naître à l'époque de notre grand-mère ! " ?

Adieu à l'hiver, Cécile Wajsbrot, in Du souffle dans les mots
" 1866
- Dans un long préambule aux Travailleurs de la mer intitulé L'Archipel de la Manche, Victor Hugo, au chapitre vingt, écrit : "La mer édifie et démolit ; l'homme aide la mer, non à bâtir mais à détruire (...). Tout sous lui se modifie et s'altère, soit pour le mieux, soit pour le pire. Ici, il défigure, là il transfigure. " Victor Hugo sait que l'humanité est entrée dans l'ère de l'anthropocène, même si le mot n'existe pas encore.
(...)
Aujourd'hui - Déjà, on est tenté de dire en lisant ces phrases de Victor Hugo - et à chaque fois que quelqu'un fait preuve de clairvoyance ou de lucidité. Déjà - Aldous Huxley, dans les années 1950, prévenant des dangers de la surpopulation. Déjà - ces lignes tirées du Printemps silencieux, de Rachel Carson, écrites en 1962 : "La plus alarmante des attaques de l'homme sur l'environnement est la contamination de l'atmosphère, du sol, des rivières et de la mer par des substances dangereuses et même mortelles." Déjà, diront les hommes en 2065, s'il en reste, lisant les livres de ceux qui avertissent, au tournant du XXe siècle, au début du XXIe siècle, des dégâts des gaz à effet de serre, écoutant les voix de ceux qui demandaient d'interdire le diesel, les voix de ceux qui espéraient limiter le réchauffement moyen à moins de deux degrés alors qu'il en aura atteint quatre ou cinq. Déjà, diront-ils s'ils ont accès aux documents des conférences climatiques tenues depuis le sommet de Rio, en 1992. Ils savaient, diront-ils, et ils ajouteront avec un soupir, pourquoi n'ont-ils rien fait ? "

Couverture-du-livre-Du-souffle-dans-les-mots-Arthaud_gallery_carroussel.png

lundi, 07 décembre 2015

Du souffle dans les mots (7)

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Follia continua !, Cent quatre, Paris
Photo d'Isa

«Vas-y vis-le ton rêve
crache-le à la gueule de ta réalité»
Perrine Le Querrec

7ème jour du calendrier du "pendant"
Mon rêve, ce soir, est aussi fragile que l'arbuste sur la photo d'hier. Mais il en a aussi la flamboyance, impudente et effrontée. Alors oui, je le crache à la gueule de notre réalité qui dingue et valdingue, à la gueule de ceux qui nous gouvernent et qui le jour fanfaronnent dans une COP 21 fantoche mais le soir venu bafouent les droits élémentaires; à la gueule de ceux qui promettent de nous gouverner, à la gueule de la multiplication des votes nationalistes comme de mauvais pains sans levain et sans sel de vie.
Je le crache parce qu'à quoi cela servirait-il de le ravaler comme on ravale un sanglot ?

Je ne parlerai pas du ciel, Nicole Caligaris, in Du souffle dans les mots
"Nos idées nous rendent stupides, nous croyons que préserver c'est clôturer, comme pour les pelouses des jardins publics. Nous oublions que la clôture interdit, qu'elle ne préserve pas, qu'elle produit non pas la vie mais la stérilité, qu'elle entrave non pas la dégradation mais la vitalité. Notre idée de la conservation de notre bien nous fait manquer à notre devoir, qui n'est pas de prétendre arrêter ce qui ne peut pas l'être mais de déceler et de cultiver toujours ce qui va régénérer notre monde, ce qui l'ensemence déjà pour le rendre nouveau.
Ce que nos décisions préserveront ou ne préserveront pas, ça n'est pas l'état de notre jardin, c'est sa fécondité, ce sont ses possibilités créatrices."

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