Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

samedi, 12 mars 2016

Apprenti sage

P1100828.jpg

Que la lumière soit, Athènes, 2015

Cette semaine, avec mes pioupious de 6ème, j'ai commencé une nouvelle séquence consacrée à la création et recréation du monde. J'aime ce moment-là parce qu'avant de pouvoir déposer le premier chapitre de la Genèse sur leurs tables, il faut que je déblaie, débroussaille, défriche et éclaircisse le terrain en m'adressant tout à la fois à ceux qui sont athées, à ceux qui ne sont pas de ce Dieu-là, à ceux qui vont au caté et qui parfois pensent que l'humanité a commencé comme ça, avec deux nudités au fond d'un jardin et un index divin pointant le panneau exit. Alors je retrace l'histoire de la Bible,  dont les plus vieux textes n'ont que vingt-neuf siècles et que nous ne possédons plus. Je parle des traductions de ce best-seller de l'humanité et m'offre même un détour par la légende qui accompagne La Septante : soixante-douze sages invités par Ptolémée II sur l'île de Pharos pour traduire la Bible en grec, chacun séparément. Ils ont rendu leurs copies au bout de soixante-douze jours, inévitablement, et elles étaient en tous points identiques, immanquablement !
Les uns et les autres, dans la salle, réagissent. C'est gros comment la Bible ? Ce n'est pas possible, ils ont triché ! Ils ont photocopié soixante et onze fois une traduction. Soudain, E. qui d'habitude se réduit au silence et règle tout avec ses deux poings, l'insulte et la provocation, me demande : c'est quoi un sage ? Fragilité de l'instant. Les yeux dans les yeux, je me suis dit : mon p'tit bonhomme, tu ne connais sans doute ce mot que sous sa version adjectif précédé d'une négation : pas sage. Je n'ai pas cherché à circonscrire le mot par une définition, je lui ai juste répondu : tu ne le sais peut-être pas, mais tu as l'étoffe d'un sage... Il m'a offert son regard étonné et aussi, pour la première fois depuis le début de l'année,  le début d'un passage de lui à moi.
Plus loin dans le cours, une fois la semaine de la création lue, d'injonction divine en injonction divine,  les uns et les autres dans la salle réagissent en mode brouhaha : en six jours, ce n'est pas possible ! Il faut plus d'un jour pour se reposer de tout ça. E. dont le nom et le prénom côte à côte sont le début d'un poème  -les deux dernières syllabes  identiques- me demande : il se repose de quoi, Dieu ? D'avoir mal aux lèvres ?
Non seulement, mon p'tit bonhomme, tu as l'étoffe d'un sage mais ta sagesse est décapante...

 

lundi, 07 mars 2016

Murmures

IMG_3986.jpg

© Pili Vazquez, A cor et à cri, Cuba, 2016

Souvent au seuil de la journée
l'homme s'adosse contre le mur
loin de tout arrêt de car ou de gare
colonne vertébrale verticalement calée
jambes à la tangente tête droite immobile

absent aux corps qui passent
avec certitude et le dépassent
en hâte accros à la vie
il n'attend pas
le car pas le train

mais cet instant où dans le dédale de ses os
monte
la chaleur emmagasinée
par la paroi aux heures les plus chaudes

ses lèvres dérogent alors à l'immobilité
elles façonnent quelque incantation

pour ceux qui
à la sortie
de l'usine
du bureau
ou du chantier
de leur vie

s'adossent  là
pensant
ne plus pouvoir
d'ombre
en ombre
atteindre

l'arrêt de car
ou la gare
accrocs de la vie
c'est pour eux qu'il recharge
le mur en murmures

07:02 Publié dans BAL(L)ADE | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : mur |  Facebook |

dimanche, 28 février 2016

Musique de nuit

 

11988469_1026362094054452_6088123300316191746_n.jpg

Vendredi soir, aucune lassitude de fin de semaine n'aurait été assez grande pour me dissuader de reprendre la route, direction la Chapelle Corneille, à Rouen. Le lieu a rouvert au début du mois et est désormais une salle de concert; autour, des christs  en passion et des anges en sourire.
Vendredi soir, Ballaké Sissoko et Vincent Segal y ont fait résonner leur deuxième album, Musique de nuit.
"J'ai quitté Paris pour retrouver Ballaké au Mali après une semaine éprouvante en janvier 2015. A Bamako l'espoir semblait aussi s'évanouir. La musique est une cure, elle nous protège de la fureur du monde. Nous jouons la nuit sur le toit de la maison de Ballaké en plein Bamako." Vincent Segal
L'album a été enregistré sur ce même toit, un samedi soir. Si vous tendez l'oreille, dans l'entre deux morceaux, vous entendrez un troupeau bêler, une mobylette vrombir, une chouette hululer de bien-être et le souffle de la nuit se déployer.
Vendredi soir, qu'importe la superbe du lieu, la kora et le violoncelle ont murmuré, se sont caressés, se sont défiés, sont entrés en transe et s'y sont installés. On a frémi, tout étonné d'être coupé aussi facilement de la fureur du monde.
Vendredi soir, l'estrade posée à la croisée de la nef et du transept est devenue, je vous le jure, un toit-terrasse du quartier Ntomikorobougou et mes semelles étaient rouges de terre latérite.


 

 

dimanche, 21 février 2016

Se tenir

se tenir.jpg

Si facilement on tient
la chandelle la plume
l’article la queue de la poêle
et même la dragée haute
si aisément on tient
tête ferme compte ou rigueur
tout en tenant son sérieux
en haleine en bride
en échec en laisse en respect
on tient aussi
et même à cœur
mais se tenir debout

 

mercredi, 17 février 2016

Ravissement, Mordillat et Echenoz

ravie.jpg

Ravie depuis quelques jours par deux romans qui mettent en scène un kidnapping : La brigade du rire de Mordillat et Envoyée spéciale d'Echenoz.
Je vais bien, ne cherchez pas à me libérer pour me rendre à mon quotidien.

15:07 Publié dans ROMAN | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

vendredi, 12 février 2016

C'est bête (avec un accent circonflexe)

fait comme des rats 3.jpg
Athènes, 2015

Ne nous racontons pas d’histoire
- chair de poule -
si nous nous acharnons ainsi

à vider les mers
à désertifier les terres
à embrouillarder les airs
si nous nous acharnons ainsi
à éradiquer

le crapaud amoureux
la baleine hilare

le lapin chaud
la poule mouillée

le mouton à cinq pattes
la bête à deux dos

l‘anguille sous sa roche

la puce à l’oreille
la grenouille de bénitier
la mouche fine ou assassine
l’oiseau de Jupiter  ou de Venus
et même ceux de mauvaise augure

si nous nous acharnons
à tout éradiquer

sauf le veau d’or
nous sommes faits comme des rats
et il est presque trop tard
pour quitter le navire

 

mardi, 09 février 2016

Nénufar

P1060710.jpg

Ils ont tous en une même cacophonie
crié à la catastrophe au blasphème au typhon
les bibliophiles et les philanthropes
les orphelins et les épitapheurs
les philosophes et les photographes
les physionomistes et les physiciens
les apostropheurs et les amphithéâtreux
les asphyxiés de l'asphalte et les atrophiés de l'oesophage
et même les prophètes camphrés
ils ont tous paraphé leur pamphlet
ah la diphtérie du nénuphar après métamorphose !
A la périphérie
de ce raffut
je m'esclaffe
je m'en vais leur envoyer une soufflante à tous ces tartuffes,
les effilocher, les diffamer, tous ces bouffons bouffis
leur greffer un dictionnaire étymologique

Pfft, nénufar vient de l'arabo-persan
n'a donc aucune affinité avec le "ph" grec
c'est une bonne chose
qu'il ait retrouvé
son "f" faramineux !

dimanche, 17 janvier 2016

La terre qui penche, Carole Martinez

La_terre_qui_penche.jpg

La Terre qui penche, ouvert en septembre avec impatience parce que Coeur cousu et Le domaine des murmures.
La Terre qui penche
ouvert en septembre parce qu'il était promesse de rejoindre à nouveau les rives de la Loue.

La Terre qui penche refermé au bout de cinquante pages, le dialogue de la vieille âme et de la petite fille ou plus exactement le monologue de l'une puis de l'autre ne passaient pas.
Je l'ai rendu à la médiathèque le jour même où ma morveuse m'a appelée pour me dire qu'elle venait de l'acheter. Je lui ai tu mes réticences; elle est entrée en "littérature adulte" avec cette auteure, on ne peut pas blesser ces appartenances-là.
Elle m'a rappelée deux jours plus tard. Elle était subjuguée, envoutée, en parlait avec une telle joie dans les mots. Je lui ai avoué avec des quarts de syllabes que j'en avais abandonné la lecture. Elle a soudain pris sa voix de petite poule en colère - cette même voix qu'elle prenait gamine quand on lui demandait d'avancer un peu plus vite sur les sentiers de montagne et qu'elle partait en tête et en colère, en montant dans les aigus.
Un jeudi de décembre, elle m'a rappelée au téléphone et à l'ordre : ce soir Carole Martinez est à l'Armitière. Tu me rejoins sur Rouen et on y va -elle n'avait donc pas lâché l'affaire- tu n'as pas le choix, tout comme tu ne m'as pas laissé le choix de lire ou pas certains romans de littérature jeunesse quand j'étais gamine, sous prétexte que tu les trouvais incontournables. Juste retour des choses. Je lui devais au moins ça. Malgré la journée pleine à craquer de cours, de réunions, de bilans de réunions, je lui ai promis que j'y serais. En fin d'après-midi, je les ai retrouvées, elle et son impatience joyeuse.
Je ne sais pas ce qui m'a le plus touchée dans cette rencontre : l'auteure disant avec tant de douceur le corps des femmes, se demandant ce que chacune, nous avions fait de la petite fille que nous avions été ou les yeux brillants de ma morveuse dont l'enfance n'était pas si loin.
J'ai donc re-réservé le roman à la médiathèque, me promettant de le lire malgré tout jusqu'à la dernière page. Il a mis quelques temps à revenir. Je lui ai offert mon dimanche, m'absentant de mon quotidien avec insolence; au bout de la soixantième page, tout est devenu dérisoire : les cours à préparer, les bulletins à remplir et les bilans de semestre à rédiger. J'ai suivi Blanche et sa force de caractère sur cette Terre qui penche, dans ce siècle où l'humanité a bien failli ne pas se relever, à l'image de cet arbre tombé deux ou trois fois -la vieille âme ne sait plus trop- mais qui est toujours là, il est l'esprit du lieu et l'on ne se débarrasse pas si facilement d'un oracle.
Ce soir, je ne sais plus trop ce qui avait fait obstacle à ma première tentative de lecture mais je lui suis reconnaissante d'avoir été là.  Sans lui, tout le reste ne se serait pas déroulé.

dimanche, 10 janvier 2016

endormez-vous, disent-ils ;

maurice pommier.jpg
découpage de Maurice Pommier

Cela fait bien longtemps que les cartes de voeux ne tombent plus dans ma boîte virtuelle ou dans celle accrochée au grillage au beau milieu du chèvrefeuille à nouveau en fleurs. Je n'en reçois pas, je n'en envoie pas non plus. Sans regret.
Quand janvier arrive, il est une seule chose que j'attends avec impatience. Chaque matin, je regarde dans ma boîte espérant l'y trouver ; pour patienter je l'imagine dans son atelier en train de ciseler quelque facétie prophétique, l'oeil ravi, de fignoler son découpage, de bougonner dans sa longue barbe puis de rajouter quelques confettis supplémentaires ; pour patienter, je pronostique : sera-ce un découpage zoologique et chinois -2016 année du singe de feu !- quelque détour biblique ou bien une nouvelle péripétie des poules et des renards ? Pour tromper mon impatience, je prends des nouvelles de notre société libéralosocialistomacronienne : endormez-vous, disent-ils, nous gérons pour vous un monde figé et sclérosé dans sa peur. Endormez-vous, disent-ils, nous élevons des murs et des barbelés pour vous protéger.
Le découpage de l'Ours est arrivé en début de semaine : 2016, les renards se coucheront avec les poules ! Qu'est-ce à dire ? Les renards se coucheront-ils tôt ou rejoindront-ils le lit des poules ? Dans les deux cas, nous sommes dans de beaux draps et ne pouvons nous permettre de dormir sur nos deux oreilles.
En 2016, je nous souhaite de nous réveiller et de retrouver le pouvoir des mots sur nos pages et nos écrans ; que nous ayons l'audace de l'opposer aux mots du pouvoir.

jeudi, 31 décembre 2015

Réveillons-nous

DSCN0380.jpg
réveillons-nous
à la lisière de matins en liesses
oubli des minuits blancs et livides
éveillons-nous
aux partages de midis
rétrécissement de nos ombres

de nos certitudes
veillons aussi
sur nos soirs fragiles
ceux qui dans le fracas
doutent de se frayer un chemin
jusqu'à des lendemains
libres et fraternels
réveillons-nous

jeudi, 24 décembre 2015

A en perdre la raison

corps et ame.jpg

Chemin faisant le long de la Méditerranée
j'ai croisé l'immobilité de cet homme
il élevait à côté du premier
un deuxième totem
ou bien était-ce un cairn
des cairns pour indiquer le rivage
comme on indique le sentier en montagne
aux rêves, aux espoirs
qui s'échoueraient sur les galets polis
après avoir divagué au gré des courants
entre filaments d'algues et firmament muet
un cairn attrape-rêves, un cairn attrape-espoirs
pour attraper les rêves et les espoirs
de ceux qui avaient déjà tout perdu
tout à part leur corps et leur âme
quand ils ont été contraints de traverser la mer
sur des embarcations malingres
un cairn attrape-rêves, un cairn attrape-espoirs
pour attraper les rêves et les espoirs
de ceux disparus corps et âme 
après s'être échoués
contre l'impolitesse de nos coeurs de pierre

lundi, 21 décembre 2015

Perdre la saison

nudité arbre.jpg

Une fois encore nous y sommes : c'est le solstice d'hiver. A la fois, entrée dans l'hiver et dès demain, retour flegmatique de la lumière. Sauf que cette année, ça cloche, ça carillonne, ça sonne l'alarme.
Hier, malgré l'étroitesse du jour, on est partis randonner toute la journée, au-dessus de Beaufort-sur-Gervanne. Certes il y avait le GR commencé dans la pénombre, les flancs des montagnes gris-marron foncé comme une terre brûlée, les arbres entremêlant leur nudité,  le silence entre nuages et terre, l'envol d'une buse et le retour entre chien et loup alors que ce n'est que l'heure du thé. Mais surtout, il y avait cette extrême douceur dans l'air comme un premier jour de printemps ; quand on sait bien qu'on met la polaire dans le sac à dos par précaution mais qu'elle y restera.
A la fin de la journée, la semelle fourbue et heureuse, assise à la terrasse du bistro du village sous les seules étoiles d'une guirlande de Noël, mon coeur s'est pincé. A la table d'à côté, deux anciens se disaient qu'il n'y avait plus de saisons.

dimanche, 13 décembre 2015

Une forêt d'arbres creux, Antoine Choplin

146-transport.jpgBedřich Fritta, A Transport Leaves the Ghetto, 1942/43
Ink, pen and brush, wash, 48,4 x 70,8 cm
© Thomas Fritta-Haas, long-term loan to the Jewish Museum Berlin, photo: Jens Ziehe

Une forêt d'arbres creux* s'ouvre avec l'arrivée de Bedrich, Johanna et leur fils Tomi, dans le ghetto de Térézin. Une forêt d'arbres creux se referme avec l'arrivée de Bedrich, sa femme et son fils dans un camp d'extermination, sans doute Auschwitz.
A la première page d'Une forêt d'arbres creux, se dressent deux ormes dont les troncs dessinent le chaos et l'appel du gouffre mais aussi
les traits d'une danseuse andalouse " criant au visage du bourreau la formule d'un ultime sortilège. "
A la dernière page d'Une forêt d'arbres creux, " coiffant les arrondis insignifiants, comme un surplus de chair donné au paysage, oui, sans doute, même si cela reste à vérifier, il y a l'assemblée des arbres. "
Entre les deux, des chapitres comme autant d'esquisses à l'encre noire séquencent la vie d'un homme qui le jour est contraint de dessiner un ghetto-vitrine, qui la nuit peint l'envers du décor. Le froid, la boue, la chaleur, la mort, la ligne d'horizon qui disparaît se murmurent entre les lignes. Toute l'émotion se condense dans le dernier convoi, alors que le narrateur abandonnerait bien sa place de narrateur pour apporter un peu de réconfort à son personnage, pour lui dévoiler ce qui se passera une fois le livre refermé. " A Bedrich, il faudrait pouvoir dire un mot de son compagnon, celui dont il distingue à l'instant la nuque froissée juste devant, et qui un de ces jours, plus tard, ferait le chemin du retour jusque chez lui. Il faudrait aussi le convaincre des aurores à venir pour son fils Tomi, qui survivrait lui aussi. (...)
De tant de ses compagnons, on ne lui dirait rien. De Johanna non plus. "

*Premier roman lu dans le cadre du prix littéraire Terres de Paroles

une forêt d'arbres creux antoine choplin, terre de paroles

samedi, 12 décembre 2015

Du souffle dans les mots (fin)

vélo.jpg

Follia continua !, Cent quatre, Paris

Dernier jour du calendrier du "pendant"
La COP21, c’est fini. Un accord aurait été trouvé pour ne pas dépasser le 1,5° de réchauffement climatique. Tous les responsables qui tiennent notre planète entre leurs mains se sont-ils quittés l’arme à l’œil ?

La radio, elle, revient en continu sur les Régionales, tente de disséquer le vote nationaliste. La République ressemble à cet homme mort dans le tableau de Rembrandt, écartelé, éventré, terrain d’expérimentation pour une horde de scientifiques. Chacun y va de sa leçon d'anatomie.

Pour retrouver un peu de tranquillité, je pars bosser à vélo le matin parce que le soleil continue de s’offrir en partage au dessus de l’eau.

Cet étrange aveuglement, François Emmanuel, in Du souffle dans les mots
"Tout conscients que nous sommes nous poursuivons pourtant notre mode de vie comme si de rien n'était. Il est vrai que cette sombre perspective peut nous paraître lointaine encore, reculée dans le temps, alors que la ligne de notre horizon s'est insidieusement rapprochée, que les valeurs de lignée, de transmission aux générations suivantes, se sont estompées au profit d'une temporalité plus immédiate. Et, sur l'écran lumineux, omniprésent, innombrable, qui construit bon an mal an notre entendement du monde, déferlent quantités d'autres scènes, plus proches, plus violentes, plus spectaculaires. (...)
Dans un monde où l'interdépendance, l'extraordinaire intrication des liens réduit le pouvoir de chacun, les élus politiques ont un espace d'influence et d'action plus important que les autres. Puissent-il, puissiez-vous, faire évoluer la conscience commune. (...) La vie parce qu'elle est fragile, imprévisible, éphémère, parce que nous avons tout pouvoir sur elle, la vie nous est plus que jamais précieuse."

mardi, 08 décembre 2015

Du souffle dans les mots (8)

rétroviseur.jpg

Follia continua !, Cent quatre, Paris

Serait-il possible que mes petits-enfants, qui ne sont pas encore de ce monde, se disent un jour futur où ils auraient regardé dans le rétroviseur : " Il eut mieux valu pour nous naître à l'époque de notre grand-mère ! " ?

Adieu à l'hiver, Cécile Wajsbrot, in Du souffle dans les mots
" 1866
- Dans un long préambule aux Travailleurs de la mer intitulé L'Archipel de la Manche, Victor Hugo, au chapitre vingt, écrit : "La mer édifie et démolit ; l'homme aide la mer, non à bâtir mais à détruire (...). Tout sous lui se modifie et s'altère, soit pour le mieux, soit pour le pire. Ici, il défigure, là il transfigure. " Victor Hugo sait que l'humanité est entrée dans l'ère de l'anthropocène, même si le mot n'existe pas encore.
(...)
Aujourd'hui - Déjà, on est tenté de dire en lisant ces phrases de Victor Hugo - et à chaque fois que quelqu'un fait preuve de clairvoyance ou de lucidité. Déjà - Aldous Huxley, dans les années 1950, prévenant des dangers de la surpopulation. Déjà - ces lignes tirées du Printemps silencieux, de Rachel Carson, écrites en 1962 : "La plus alarmante des attaques de l'homme sur l'environnement est la contamination de l'atmosphère, du sol, des rivières et de la mer par des substances dangereuses et même mortelles." Déjà, diront les hommes en 2065, s'il en reste, lisant les livres de ceux qui avertissent, au tournant du XXe siècle, au début du XXIe siècle, des dégâts des gaz à effet de serre, écoutant les voix de ceux qui demandaient d'interdire le diesel, les voix de ceux qui espéraient limiter le réchauffement moyen à moins de deux degrés alors qu'il en aura atteint quatre ou cinq. Déjà, diront-ils s'ils ont accès aux documents des conférences climatiques tenues depuis le sommet de Rio, en 1992. Ils savaient, diront-ils, et ils ajouteront avec un soupir, pourquoi n'ont-ils rien fait ? "

Couverture-du-livre-Du-souffle-dans-les-mots-Arthaud_gallery_carroussel.png

lundi, 07 décembre 2015

Du souffle dans les mots (7)

équilibre.jpg

Follia continua !, Cent quatre, Paris
Photo d'Isa

«Vas-y vis-le ton rêve
crache-le à la gueule de ta réalité»
Perrine Le Querrec

7ème jour du calendrier du "pendant"
Mon rêve, ce soir, est aussi fragile que l'arbuste sur la photo d'hier. Mais il en a aussi la flamboyance, impudente et effrontée. Alors oui, je le crache à la gueule de notre réalité qui dingue et valdingue, à la gueule de ceux qui nous gouvernent et qui le jour fanfaronnent dans une COP 21 fantoche mais le soir venu bafouent les droits élémentaires; à la gueule de ceux qui promettent de nous gouverner, à la gueule de la multiplication des votes nationalistes comme de mauvais pains sans levain et sans sel de vie.
Je le crache parce qu'à quoi cela servirait-il de le ravaler comme on ravale un sanglot ?

Je ne parlerai pas du ciel, Nicole Caligaris, in Du souffle dans les mots
"Nos idées nous rendent stupides, nous croyons que préserver c'est clôturer, comme pour les pelouses des jardins publics. Nous oublions que la clôture interdit, qu'elle ne préserve pas, qu'elle produit non pas la vie mais la stérilité, qu'elle entrave non pas la dégradation mais la vitalité. Notre idée de la conservation de notre bien nous fait manquer à notre devoir, qui n'est pas de prétendre arrêter ce qui ne peut pas l'être mais de déceler et de cultiver toujours ce qui va régénérer notre monde, ce qui l'ensemence déjà pour le rendre nouveau.
Ce que nos décisions préserveront ou ne préserveront pas, ça n'est pas l'état de notre jardin, c'est sa fécondité, ce sont ses possibilités créatrices."

Couverture-du-livre-Du-souffle-dans-les-mots-Arthaud_gallery_carroussel.png

dimanche, 06 décembre 2015

Du souffle dans les mots (6)

été en hiver.jpg

6ème jour du calendrier du "pendant"

Hier dans la forêt de Bord, au milieu des pins austères, un arbre frêle déployait avec insolence la flamboyance de ses dernières feuilles jaunes.

Art poétique (2), Arno Bertina, in Dans le souffle des mots

"La question du climat et de l'écologie doit pouvoir être posée par les artistes comme par les politiques, les scientifiques, et chaque individu, et non seulement par les lourdauds de la morale civique. Elle doit être posée, cette question du climat, comme une chose que l'on cherche dans l'obscurité, à tâtons, mais avec le sentiment d'une urgence et d'une nécessité, avec l'inquiétude de se prendre un mur, en demandant à ses mains de faie preuve d'un sens aigu de l'espace. L'homme est rattaché à l'atmosphère, aux nuages qui passent, à la qualité de l'air, par des dizaines de liens - invisibles mais vibratiles, vibrionnants - qui sont certainement toute la matière de l'art, en fait, depuis le halo de la chair qui nimbe les corps dans les tableaux du Titien jusqu'aux phrases tourbillonnantes de Proust qui ne laissent rien de côté, ou à celles de Claude Simon qui s'avancent en disséquant tout sur leur passage pour mettre à jour, précisément, ces petites perceptions qui donnent un monde et expliquent les comportements des hommes, ces êtres climatiques. Sans elles, sans ces petites perception, sans cette climatologie qui est devenue son drame quand elle devrait être une force, l'homme reste illisible."

Couverture-du-livre-Du-souffle-dans-les-mots-Arthaud_gallery_carroussel.png

samedi, 05 décembre 2015

Du souffle dans les mots (5)

terre.jpg

Nikhil Chopra, inside out
Follia continua !, Cent quatre, Paris

5ème jour du calendrier du "pendant"

Peut-être un jour tout fondra
goutte à goutte
comme ces icebergs devant le Panthéon
qui décapsulent des bulles
d'un air vieux de dix mille ans
Peut-être un jour tout s'effacera
trait à trait
chacun de nos écrits
chacune de nos pensées
Ce jour-là tous les dieux que nous avons inventés
tremperont-ils un trait dans une goutte
pour écrire une nouvelle histoire ?

Rapport parlementaire, Eric Chevillard, in Du souffle dans les mots
" (...) Mais je ne suis pas venu pour vous menacer, Grand Sachem, Votre Honneur, Très Saint-Père, pardonnez-moi, je ne suis pas encore au parfum de toutes vos simagrées, votre présence excite plutôt les réflexes défensifs de ma glande anale, Mesdames, Messieurs, Sérénissime Altesse, je me défends plutôt, je ne vous menace pas, vous n'avez pas besoin de notre rostre ni de nos griffes pour vous déchirer de haut en bas. je vous dois cette justice : vous toussez avec nous dans le nuage produit par votre cerveau en surchauffe. Vous avez mis le feu au ciel, la banquise se défait, nous dérivons sur cet iceberg qui ne sera bientôt plus assez gros pour rafraîchir votre whisky. Chacune de vos Seigneuries crache plus de fumée qu'un volcan et vous avez le front de justifier vos éradications en nous traitant de nuisibles ou de parasites ! Or qui est le plus contagieux, dites-moi ? Nous mourrons de vos grippes, la tremblante de l'homme nous décime sur nos cimes. Mesdames et Messieurs, vos mains sont d'implacables cisailles, des faucilles, camarades, la forêt recule quand vous apparaissez : vous lui faites peur ! Le désert progresse sur vos talons, vous semez du sable derrière vous pour retrouver le chemin de votre maison vide, de votre jardin mort, de votre solitude. "

rapprt parlementaire eric chevillard,follia continua,cent quatre,minik rosing,olafur eliasson

vendredi, 04 décembre 2015

Du souffle dans les mots (4)

sol glissant.jpg

Follia continua !, Cent quatre, Paris


4ème jour du calendrier du "pendant"
Hier, je suis partie bosser à vélo. Sur la voie verte, le long de l'Eure, la route file entre brumes et lever de soleil. Je me suis surprise à penser à ce jour où l'indemnité vélo ne serait plus en mode rétropédalage et à cet autre jour où il n'y aurait plus d'indemnité vélo parce que tout le monde serait contraint d'aller à vélo sur son lieu de travail.

Aux enfants, Marie Desplechin, in Du souffle des mots

"Chers amis de sept à dix-sept ans, chers amis,
Ce discours s'adresse aux enfants et aux adolescents, à eux d'abord, et même à eux seulement. Après tout, la plupart des gens qui prennent des décisions aujourd'hui seront morts ou dans un sale état quand les conséquences du changement climatique se feront sentir. Je veux dire : quand ça va chauffer pour de bon. Les vieux ont fait de bonnes choses, l'imprimerie, les droits de l'homme, le vélo, les vaccins, le cinéma, la contraception, l'internet, bravo, très bien. Mais compte tenu de l'état dans lequel ils vont laisser la planète en partant, ils devraient évaluer courageusement ce qu'ils ont fait, pas fait, et ce qu'ils ont laissé faire. Ils devraient faire preuve d'un peu de modestie. Parce que franchement, il n'y a pas de quoi se vanter. Personnellement, je ne serai pas choquée qu'on accorde demain le droit de vote à des enfants de sept ans. Ce sont eux qui vont boire la tasse."

(L'intégralité du texte est à écouter sur Fictions / Vie Moderne)

marie desplechin aux enfants, follia continua, cent quatre

mercredi, 02 décembre 2015

Du souffle dans les mots (2)

trou noir.jpg

Follia continua !, Cent quatre, Paris

2ème jour du calendrier du "pendant"
Ce midi dans ma boîte aux lettres, j'ai trouvé l'enveloppe plastique "urgent élection". L'état d'urgence, décidément s'infiltre partout. Deux fois plus de feuilles que de partis. Je franchirais presque le pas pour nommer ce fatras de papiers et ses guirlandes de slogans à deux euros pour un monde meilleur "prospectus". La seule chose qui me retienne est l'étymologie même du mot "prospectus" : voir en avant. Non, l'aveuglement de cette paperasse et ses promesses qui rejouent l'éternel refrain d'un monde sécurisé ou écolo ne peut même plus s'appeler prospectus.
Toujours ce midi, j'ai lu ceci : le maire de Béziers prévoit de monter sa propre milice pour protéger sa ville.

Chaos primitif, Boualem Sansal, in Du souffle des mots
"Pour avoir longtemps vécu dans un environnement fortement dégradé, je parle là d'un état de guerre civile d'une effroyable barbarie aggravée par une gouvernance criminelle et des complicités contre nature qui font les dessous des relations internationales, avec ce que cela apporte de douleurs, de questionnements et de colères, je sais qu'il y a pire que la guerre elle-même, c'est l'effondrement de la morale et des valeurs qui portent la société, changement que l'on voit venir, s'enraciner en un rien de temps, puis se généraliser avec brutalité, contre lequel on veut encore se défendre mais en vain. Un à un et tous ensemble, on est happé par ce trou noir qui se déploie autour de nous en même temps que la guerre gagne et réduit le monde à sa plus simple expression, un chaos primitif où la violence des hommes vient ajouter au déchaînement des éléments."

(L'intégralité du texte est à écouter sur Fictions / La vie moderne)

Couverture-du-livre-Du-souffle-dans-les-mots-Arthaud_gallery_carroussel.png

mardi, 01 décembre 2015

Du souffle dans les mots (1)

cousu.jpg
Follia continua !, Cent quatre, Paris

Ca y est. Nous y sommes. Vous avez dépavoisé vos profils facebook. Le drapeau français n'est plus votre seconde peau. Vous avez hésité à le remplacer par le drapeau malien. Pas d'application proposée. Il est des priorités même sur les réseaux sociaux.
Vous vous demandez comment habiter cet après. Vous serez peut-être allés boire un verre en terrasse, vaillamment, ou alors vous aurez pris un billet pour un concert, héroïquement, ou bien encore déposé une paire de chaussures, Place de la République, résolument.
Le soir de retour chez vous, le soir de retour chez moi, nous nous sommes retrouvés, il faut bien l'avouer, le coeur décousu : les actes symboliques deviennent si dérisoires face à l'ampleur de ce qu'il faut accomplir. Nous tendons une oreille aux discours politiques calamistrés, espérant quelque réconfort, alors même que nous savons qu'ils ont renoncé depuis longtemps aux utopies qu'ils énoncent, l'oeil ému. Des millions sont versés à l'Armée tandis que l'Education et la Culture deviennent des parents encore plus pauvres.
Hier, de passage à Rouen, j'ai fait un crochet par l'Armitière. J'y ai cherché un livre pour m'accompagner dans cette traversée du désert parce que je persiste à croire que la littérature fait battre bien mieux le coeur du réel qu'une BFM TV en boucle. J'y ai trouvé Du souffle dans les mots. Trente textes de trente écrivains qui cherchent, en un parlement sensible,  à édifier un lieu bon où vivre ensemble, un eu-topos.
En lisant un premier texte, j'ai eu envie d'ouvrir sur mes îles un calendrier du "pendant*". Pendant les onze jours de la COP21, je déposerai donc ici un extrait.
*Je croyais gamine que le fameux calendrier était celui de "l'avant".

Mardi 1er décembre
Le Barrage, Maryline Desbiolles, in Du souffle dans les mots
"Je pense aux chantiers des hommes, à nos chantiers arrogants, désespérés, magnifiques, et qui sont notre chair comme les lieux qu'ils bouleversent. Je pense tout en même temps à notre démesure, nos aveuglements, nos surdités, à l'attention constante et extraordinaire qu'il faut porter au monde pour ne pas que les désastres, ces désastres résistibles, nous prennent par surprise, dans nos lits, comme de petits enfants dans leur vêtement de nuit. Je pense à ce travail d'attention, de connaissance, à ce  travail qui est le nôtre désormais, dont chacun de nous a la charge, et je ne pense pas à lui comme un acte de contrition mais comme un immense chantier, arrogant, désespéré, magnifique."

Couverture-du-livre-Du-souffle-dans-les-mots-Arthaud_gallery_carroussel.png

dimanche, 15 novembre 2015

Question

DSCN0235.jpg

"Il en faudra de notre amour furieux, de notre amour persistant, pour ranimer la colombe" Cécile Coulon

Depuis vendredi on dirait la nuit mais il y a de la lumière*
au fronton des mairies et des écoles, les drapeaux sont en berne
devant votre photo de profil, vous déployez les bleu, blanc et rouge
comme une seconde peau
à travers la tornade, notre langue tente de dire
elle ne se résout pas à mettre ses mots en berne
depuis vendredi on dirait la nuit mais il y a de la lumière
viendra le jour -demain, après-demain, dans une semaine-
où le drapeau battra à nouveau à tous vents, bouffée et bourrasque
où vos photos reprendront la teinte du quotidien
où l'on s'assiéra à nouveau à la terrasse d'un café
aurons-nous trouvé d'ici là sous les cendres et les décombres
de quoi pavoiser les rues de notre humanité ?

* "On dirait la nuit mais il y a de la lumière"  dit un enfant dans les décombres de Homs.
in Eau argentée de Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan, 2014

jeudi, 29 octobre 2015

Retournement

st hilaire la palud 3.jpg

entre Saint Hilaire la Palud et Monfaucon

On ne sait plus où la terre où le ciel
On ne sait plus où le reflet où l'arbre
On ne sait plus la nostalgie et l'attente du temps suivant
On ne sait plus que cheminer

st hilaire la palud.jpg

lundi, 26 octobre 2015

Effarement

phare du bout du monde.jpg

Pointe des Minimes, premier soir d'automne passé à l'heure d'hiver.

Nous cheminons lentement le long du rivage. M. glane ce que la mer a délaissé, huitres et galets portant fossiles. Immobile, je laisse un dernier fil de soleil étendre mon ombre loin derrière moi, totem noir sur pierres de craie.

A l'intérieur, c'est flux et reflux d'une impression insolite : quelque chose relie ma bobine de vie à ce lieu.

Impression d'autant plus étonnante que depuis la nuit de mes temps, à la question d'où viens-tu, je reste sans mots et cache mon é-motivité par un détournement. Je ne viens de nulle part. Née à Paris, mon enfance a été brinquebalée à l'Ouest -Bordeaux, La Rochelle, Auch- trop rapidement pour pouvoir s'enraciner, trop prestement pour espérer s'ancrer. Elle s'est définitivement échouée dans une banlieue à l'ouest de Paris, prétentieuse et hautaine.

M., moi et mon sentiment d'appartenance longeons la côte jusqu'à la première plage. Là un bistrot a des allures de bout du monde. Ce n'est pas encore tout à fait le moment de l'apéro sous l'heure d'hiver. Nous nous adaptons en commandant gaufre et martini.

Sur le chemin du retour, dans une pénombre distraite par la pleine lune, le phare est notre repère.

p.jpg

 

samedi, 24 octobre 2015

Livresse

pile.jpg

"La littérature est un point d'arrivée qui ne répond ni aux genres ni aux thèmes. Il survient et alors c'est une fête pour celui qui lit. La littérature agit sur les fibres nerveuses de celui qui a la chance de vivre la rencontre entre un livre et sa propre vie. Ce sont des rendez-vous qu'on ne peut fixer ni recommander aux autres. La surprise face au mélange soudain de ses propres jours avec les pages d'un livre appartient à chaque lecteur. "
La parole contraire, Erri De Luca, Gallimard

Dans mon sac
des vêtements
des chaussures de course et de rando
et une pile de livres face contre face

Je passe par Tours  puis file sur La Rochelle

Le long de l'Atlantique je m'inclinerai devant
l'année écoulée
mes jours se mélangeront aux pages de
Profession du père et Après le silence

Je longerai le rivage au pas de
course ou avec la lenteur de celle
qui efface de sa tête
les modes d'emploi de la vie
pour retrouver l'ivresse
d'un corps à corps avec la houle.

Les jours, Marlène Tissot

PrixCoPo2015-2.jpg

Pour entrer dans ce nouveau jour, des mots trouvés Sous les fleurs de la tapisserie ...

Les jours

Les jours se suivent
à distance respectable
en s'épiant
mine de rien
comme s'ils craignaient
que le prochain
les morde
ou qu'il leur fasse
de l'ombre
Le pire serait sans doute
qu'ils se mettent
à tous porter
le même costume
à marcher au pas
à baisser les bras
il faudrait parfois un hier
qui lambine
un demain qui se
pointe sans prévenir
et un aujourd'hui
qui ne se soucie
ni du précédent
ni du suivant

Marlène Tissot

 

jeudi, 22 octobre 2015

Paroles contraires

factorie
© ma morveuse


Empiler dans une même après-midi
le notaire
la banque
le bonobo
la biocoop
La vie ressemble parfois à un futile édifice

Faire le tour des libraires et dénicher au fin fond d'une étagère
Si étroit entre des pavés
Parole contraire d'Erri de Luca
Fissure dans le mur de nos certitudes

Quitter l'asphalte de Louviers
Longer la maison d'arrêt de Val de Reuil
Tourner à gauche passer le pont
et s'arrêter à la Factorie

Là, dans une odeur de café, de gâteau au chocolat et de Copo, nous avons, ma morveuse et moi, redonné le temps au temps. L'une après l'autre, murmures de voix hautes, nous avons effeuillé Sous les fleurs de la tapisserie. C'était à celle qui lirait le dernier poème quand d'autres cherchent à avoir le dernier mot.

erri de luca, parole contraire, factorie,

© ma morveuse

mardi, 20 octobre 2015

Sabotage

4792455_3_92b6_erri-de-luca-lors-de-son-proces-pour_d81736df685d756face8d53ad48ea55c.jpg
Erri de Luca ©Marco Bertorello, AFP

Lundi 19 octobre, Erri de Luca a été relaxé par la justice italienne. Le Parquet avait requis huit mois ferme contre lui pour "incitation au sabotage" du percement d’un tunnel de 57 kilomètres pour le futur TGV Lyon-Turin.
Avant que la cour ne se retire pour délibérer, l'écrivain a répété qu'il considérait le verbe saboter comme noble et démocratique, qu'il défendait l’origine du mot dans son sens le plus efficace et le plus vaste : "Je suis prêt à subir une condamnation pénale pour son emploi, mais non pas à laisser censurer ou réduire ma langue italienne. »
En lisant cela hier soir dans Le Monde, j'ai entendu pour la première fois le mot "sabotage". Je veux dire par là que son étymologie m'a soudain sauté aux yeux. Sabotage vient de sabot ! Quel chemin de traverse le mot avait-il emprunté pour passer d'un sens premier "fabrication des sabots" à celui d'action de saboter un travail ? Suis allée fouiller dans mes dicos : ils passent tous d'une définition à l'autre, allègrement, sans explication aucune. La langue aplanie, domestiquée. Exit sa fougue qui, un jour, a imposé au mot un nouveau tournant. Désagréable impression de me retrouver les deux pieds dans le même sabot. C'est ainsi chaussée que je suis allée voir Mustang de Deniz Gamze Ergüven. Magnifique histoire de sabotage là aussi : celui d'une société patriarcale qui voudrait imposer sa loi à cinq fougueuses soeurs.
Ce matin, dès le réveil, pieds nus sur la tomette froide, j'ai repris ma recherche et ai déniché un extrait du passage d'Erri de Luca à La Grande Librairie, le 9 avril 2015, pour son livre Parole contraire.  Il rend au mot "sabotage" ses lettres nobles et démocratiques : au début de l'époque industrielle, les ouvriers employés dans des usines textiles avaient jeté dans les machines leurs sabots par solidarité avec leurs collègues expulsés par la mécanisation.
Je vous laisse en sa compagnie. Moi, je m'en vais dans ma journée, chaussée de deux sabots, autant dire de deux sabotages potentiels...


 

 

 

 

lundi, 21 septembre 2015

Rentrée littéraire

aile diaphane.jpg

Déjà l'automne et pourtant je retiendrais bien encore un peu l'aile diaphane de l'été et le plaisir d'habiter chaque jour, intensément libre.
Je suis rentrée à nouveau. Dans les cases d'un emploi du temps qui s'étale voluptueusement sur tous les jours de la semaine. J'ai retrouvé mes latinistes qui s'inquiètent du devenir du latin.
J'ai découvert de nouveaux élèves; parmi eux, ceux qui, comme chaque année, n'aiment pas lire, pas écrire et pour qui j'ai prévu un projet annuel d'écriture d'un roman épistolaire. Sans ceux-là, il serait soudain moins drôle d'être prof de lettres et de mots.
J'ai accueilli mes petits de 6ème qui la première fois qu'ils ont monté l'escalier jusqu'à ma salle 207 conjuguaient cocassement leurs pas mal assurés avec leurs épaules qu'ils portaient plus haut que d'habitude.

Je suis rentrée mais avec la ferme intention de ne pas finir l'année exsangue. J'ai élagué : pas de stagiaire, moins de stages à organiser pour les collègues; j'ai juste préservé celui consacré à la littérature jeunesse.

Jeanne-Benameur-Otages-intimes.jpg

Jeudi dernier, c'était jour de grève pour une cause perdue d'avance. NVB ne fera pas machine arrière sur la réforme du collège. Elle prend même un malin plaisir les lendemains de jour de grève à faire passer un décret ou à annoncer les nouveaux programmes. Nous n'avons plus voix au chapitre.
Aux cortèges des manifestants, j'ai donc préféré le silence de la Biquetterie. J'ai offert ma matinée à Otages intimes.  Lu d'une traite avec l'émotion d'une mère dont le fils veut, voulait, se demande s'il ne deviendrait pas photographe reporter de guerre.
Le lendemain, lorsque mon morveux m'a demandé s'il pouvait aller à une soirée, je lui ai donné mon accord à une condition : qu'il lise Otages intimes. Il a accepté en maugréant un peu. Aurait préféré un essai économique ou philosophique. J'ai hâte qu'il arrive à la dernière page.

9782743629410.jpg

Samedi matin, après le marché et en attendant D. au Grain de Café, j'ai commencé Le voyage d'Octavio. Ce roman s'ouvre avec l'une des scènes les plus marquantes de la littérature. Octavio reçoit la visite de son médecin. Au moment de prescrire les médicaments, il se rend compte qu'il a oublié son ordonnancier. Il demande une feuille. Octavio n'en a pas. Il demande un bout de journal pour écrire dans la marge. Octavio n'en a pas. Tout son intérieur se résume à une table et une chaise. Le médecin écrit la liste sur le bord de la table, Octavio la recopiera dès qu'il aura trouvé un bout de papier. Le lendemain, Octavio s'entaille volontairement et profondément la main droite comme il a souvent vu son père le faire et charge la table sur son dos. En chemin, des vieux lui demandent de s'arrêter un peu pour jouer une partie de dominos sur sa table. Octavio le fait de bon coeur. Puis il reprend sa route jusqu'à la pharmacie. Là, il montre le bout de la table à l'employée. Est-ce le frottement du dos ou la partie de dominos, la liste des médicaments s'est effacée.
Je pense à N., H., Y. et C., tous dans ma classe de 6ème; tous dans la peur voire dans l'incapacité d'écrire ou de lire. Mes lettres et mes mots, quels chemins vais-je inventer pour qu'ils puissent les embrasser fièrement ?

amours,M186150.jpg

Dimanche après-midi avait presque le goût d'un jour d'été. Au creux d'heures laissées libres, je me suis blottie dans le hamac, à l'ombre du cerisier. Amours, lu d'une traite lui-aussi. L'enchevêtrement des corps de Céleste et Victoire comme une évidence irrépressible. 
Penser à demander à V. si elle a dans sa bibliothèque Pietra viva de la même Leonor Recondo.
Penser à garder tout au long de l'année ces temps coupés du monde pour y revenir plus sûrement.

lundi, 24 août 2015

Sale coup de l'état sur la Ferme des Bouillons (2)

ferme des bouillons 10.jpg

Dimanche 23 août, ciel de pluie, précipitations denses et continues
Que cela ne nous empêche pas de rejoindre trois cents autres citoyens à la grande marche festive pour la libération de la Ferme des Bouillons, de la place St Marc au campement improvisé devant la Ferme. Chemin de choix avec quelques étapes incontournables.

1ère étape, le siège du P.S. à Rouen

ferme des bouilons 1.jpg

Mi-août, la Ferme des Bouillons avait interpelé, dans une lettre, Laurent Fabius, président de la COP21 entre autres,  afin qu'il engage la SAFER à préempter la Ferme. Aucun signe de l'état; l'ancien député de Seine-Maritime devait être pris par des affaires ô combien plus importantes : affaires étrangères et développement international ...

freme des bouillons 2.jpg

2ème étape, place de l'hôtel de ville de Rouen

ferme des bouillos 4.jpg

Des banderoles sont laissées au pied de la statue équestre de Napoléon. Le bicorné aurait un jour dit : “Il n'y a que deux puissances au monde, le sabre et l'esprit : à la longue, le sabre est toujours vaincu par l'esprit. ” La journée allait se charger d'illustrer le propos.

ferme des bouillons 5.jpg

Nous reprenons notre route en passant devant le palais de justice et par la place du vieux marché. On aurait pu rajouter un panneau sur le poteau : "Espace de la Ferme des Bouillons : occupé par les frères Mégard."

ferme des bouillons 7.jpg

ferme des bouillons 8.jpg

Notre chemin de choix continue par la montée vers le Mont-Saint-Aignan avec détour par la rue Edmond Mégard.

ferme des bouillons 6.jpg

ferme des bouillons9.jpg

3ème étape, l'hôtel de ville de Mont-Saint-Aignan

ferme des bouillons

 

Après trois heures de déambulation, nous sommes arrivés au chemin communal qui mène à la Ferme des Bouillons. La marche devait aboutir à un geste symbolique : accrocher aux clôtures disposées autour du site par les Mégard, nos messages, nos poèmes, racontant ce qu’est pour nous la ferme des Bouillons, les valeurs qui l’animent, notre dégoût devant les manoeuvres crapuleuses d’Immochan et de la Safer, devant la participation active de la préfecture.

3ème étape, le barrage des "forces de l'ordre"
Mains levées, nous leur avons présenté nos papiers et nous nous sommes avancés.

ferme des bouillons 11.jpg

Aucune photo de ce qui a suivi. Gaz lacrymogènes et matraques qui s'abattent sur des citoyens non-violents. Fondu au noir. Carton rouge et un chant comme un hymne.

ferme des bouillons 13.jpg

ferme des bouillons 12.jpg

ferme des bouillons

ferme des bouillons

Est-ce parce que le bruit a couru dans les rangs qui venaient de se reformer que France 3 arrivait, que les forces responsables du désordre ont accepté de laisser passer une vingtaine de manifestants sur le chemin communal ?

freme des bouillons 14.jpg

ferme des bouillons 15.jpg

4ème étape, les grilles qui emprisonnent la Ferme des Bouillons avec en arrière-plan les frères Mégard comme des fauves en cage.

ferme des bouillons 16.jpg

ferme des bouillons 17.jpg

ferme des bouillons.jpg

A suivre ...