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samedi, 16 novembre 2013

Le quatrième mur (2)

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Le quatrième mur: je l'avais découvert dans le dernier tournant de l'été. Chaque matin comme un rituel: courir jusqu'au panorama au-dessus de St Pierre du Vauvray pour accueillir là-haut, seule au-dessus des champs, le premier rayon de soleil. Oublier l'effort de la montée en écoutant dans mon I-machin Les Bonnes Feuilles, consacrées à la rentrée littéraire. Un corps qui court est étonnant: il est capable d'une écoute sans faille ni pensée parasite. Je me souviens parfaitement du timbre de la voix de Sorj Chalandon lisant l'incipit de son quatrième mur. "Tripoli, nord du Liban, jeudi 27 octobre 1983" La distance qu'il y avait dans sa voix. Cela ne concordait pas avec la violence des premiers lignes. Plongée "in medias res". Goût de poussière des premiers paragraphes.
Dans la foulée, je l'avais lu. Avidement. Inscrite aux abonnés absents pendant deux jours. Reculant le moment où il faudrait rejoindre le quotidien, y être à nouveau.
Depuis je n'avais eu de cesse d'en conseiller la lecture: si tu as un roman à lire, c'est celui-là. J'espérais pour lui quelque prix littéraire. Non pour la gloriole enfiévrée de l'antichambre du restaurant Drouant mais pour que se multiplie le nombre de ses lecteurs. Je clamais haut et fort, sur le ton convaincu de quelque Sibylle inspirée qu'il aurait le Goncourt. Il vient de recevoir bien mieux que le Goncourt: le Goncourt des lycéens!

mercredi, 13 novembre 2013

Henry VI, François et les autres

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« C’est un apaisement d’avoir dans nos cités ces espaces noirs vides et silencieux d’où la création peut jaillir. C’est un espoir d’y voir se rassembler le public, tous les publics qui constituent le temps d’une représentation une communauté éphémère. Le théâtre rassemble parce que la culture est un bien commun. En ces temps douteux de division, le théâtre devient un endroit de résistance et une preuve rassurante de l’intelligence et de discernement citoyen. »

ou encore

"Monter Henry VI c'est donc, je le crois interroger notre époque par ce qui serait son origine en assistant à l'abandon par l'Homme d'un monde de valeurs communautaires pour un monde individualisé. Sous la plume Shakespearienne, dans la peinture de la lutte pour le pouvoir, on peut déceler, en germe, les attitudes fallacieuses des factions politiques, la perversion de la subordination, le mépris grossier à l'égard des femmes, l'étouffement de la vertu par l'ambition et finalement ... la violence mais aussi la tristesse du chacun pour soi." Thomas Jolly, à propos d'Henry VI

Toute coïncidence ou ressemblance avec des personnages réels n'est ni fortuite ni involontaire.

dimanche, 10 novembre 2013

Henry VI de Shakespeare par la Piccola Familia

henry vi, thomas jolly, piccola familia
copyright Nicolas Joubart

Hier nous avons quitté la Biquetterie à l'heure où la nuit a une grande marge devant elle et où le jour ne sait pas encore quelles teintes il déclinera. Nous avons traversé le duché de Normandie et une partie du duché de Bretagne. Arrivée à Rennes à 9H.
Ce samedi 9 novembre, nous l'avions programmé de longue date. Depuis septembre, nous avions réservé nos places au TNB pour aller voir Henry VI de Shakespeare, mis en scène par Thomas Jolly. Pour percevoir un tant soit peu l'impatience qui nous rongeait, songez à votre série préférée: vous venez d'apprendre qu'une nouvelle saison serait programmée deux mois plus tard.
Nous avions vu les épisodes 1 et 2 d'Henry VI lors de leur création à Cherbourg, en janvier 2013. Nous les avions revus le mois suivant lorsque la troupe s'était installée à Louviers. Ensuite, nous avions dû nous résoudre à attendre que l'épisode 3 soit créé, en compagnie d'Henry VI menacé par la sombre vengeance du duc d'York et la reine Marguerite portant le fruit de ses amours adultères. Quant à Gloucester et Bedford, ils n'étaient plus de la partie: ils avaient rendu un dernier souffle mémorable à la fin de l'épisode 2. Cela dit en passant, Môôôsieur William, vous auriez pu faire quelque entorse à l'Histoire d'Angleterre et garder ces deux-là plus longtemps sur scène en prévision du jour où ils seraient interprétés avec une telle maestria par les acteurs de la Piccola Familia!

henry vi, thomas jolly, piccola familia

Samedi 9 novembre, TNB de Rennes, de 11h à minuit, Henry VI, épisode 1, 2 et 3
Les portes s'ouvrent tôt. L'impatience et l'excitation sont tangibles dans la salle. Avec le public est rentrée l'odeur des galettes-saucisses qui cuisent dehors en prévision du premier entracte. Pour tromper le temps qui ne veut pas accélérer son cours, je lis la présentation de la pièce par Thomas Jolly: Henry VI relate la lente dégénérescence du monde. Shakespeare la traduit en basculant petit à petit du registre flamboyant de la comédie à celui crépusculaire de la tragédie. La mise en scène suit cette courbe descendante en s'appuyant sur une alliée rare et précieuse au théâtre: la durée. On entre dans Henry VI en plein jour, on en sort au creux de la nuit. Les premiers mots de la pièce le commandent: "Cieux, tendez-vous de noir! Jour, fais place à la nuit!"
Pour parler de ce qui s'est passé après, de 11h à minuit, je sais déjà que les mots vont faire défaut: un éblouissement permanent entre rires et larmes, les mille facettes d'un kaléidoscope concentrées en un plateau de scène, le temps arrêté, suspendu, la disparition du jour et de la nuit et soudain le rideau noir qui tombe non pour signaler un nouvel entracte mais bien pour la dernière fois. Prolonger les applaudissements le plus longtemps possible, jusqu'à ce que les paumes supplient de les prendre en pitié, espérer qu'en entendant ce crépitement de joie et d'émotion, la troupe comprendra quel miracle elle venait de nous offrir.

henry vi, thomas jolly, piccola familia

L'intégrale d'Henry VI - épisode 1, 2, 3 et 4- sera jouée cet été au festival d'Avignon. Nous devons donc nous résoudre à attendre que l'épisode 4 soit créé en compagnie de la reine Marguerite plus farouche qu'une Amazone et son indécis époux. Quant au duc d'York, il n'est plus de la partie. Il a rendu son âme et sa tête à la fin de l'épisode 3.

vendredi, 08 novembre 2013

Vortex, Compagnie Non Nova

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VORTEX n.m. lat. vortex, icis m. Tourbillon creux qui apparaît dans un fluide en écoulement

Vortex, Compagnie Non Nova, Cirque Théâtre d'Elbeuf, du 7 au 9 novembre 2013
La scène est encerclée de ventilateurs. A un point du cercle, un être, énorme, difforme, tout de noir vêtu, affublé des signes distinctifs de l'homme invisible -chapeau et bandelettes sur le visage- se tient à genoux; toute son attention est accaparée par des sacs en plastique, de ceux qu'on ne vous donne plus que rarement à la caisse des supermarchés: il les découpe avec minutie, agence les morceaux. De là où je suis assise, les morceaux assemblés deviennent des marionnettes étêtées au phallus démesuré. Une fois l'ouvrage fini, il lance  les sacs au centre du cercle tourmenté par les souffles. Les plastiques restent quelques secondes avachis avant de se gonfler, de prendre forme et vie: c'est soudain un ballet insoumis d'êtres légers qui cherchent la verticalité et l'ayant atteinte regagnent le sol aussitôt.
Puis l'être se débarrasse, s'extrait de ses couches: il abandonne aux vents sa mue noire avant d'entreprendre avec elle une danse érotique, un combat, la scène devient arène. Il se vide de boyaux en plastique et d'un gigantesque placenta qui cherchent à leur tour la verticalité. L'être difforme se volatilise d'enveloppe de substitution en enveloppe de substitution et la peau apparaît enfin, celle d'une femme.
Un spectacle qui a imprimé pour longtemps la rétine de ma mémoire.

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lundi, 04 novembre 2013

Vos rêvent nous dérangent.

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Vos rêves nous dérangent, Exposition photographique, Dulce Pinzón, Mikhael Subotzky, Achinto Bhadra.
Du 25 septembre au 15 décembre 2013, Parc de la Villette

Est-ce parce que l'entrée de cette exposition-là est libre que le concept même de file d'attente a disparu? Dès que nous entrons, l'hypothèse ne tient plus. Les salles sont presque vides, le Tout-Paris ne s'est pas rendu là. Nous avons l'espace de déambuler d'un univers à l'autre, de dissimulés en dissimulés: Dulce Pinzon et ses super-héros mexicains travaillant à New-York;

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Mikhael Subotsky et les dissimulés d'une prison sud-africaine, aux allures d'ancienne maison coloniale exposée à tous les vents et toutes les indifférences sur le rond point de la ville de Beaufort West,

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Achinto Bhadra et ses jeunes femmes violentées, violées qui font peau neuve en puisant dans les divinités indiennes ou Bollywood: elles relèvent le défi de rêver encore une fois, malgré tout pour se créer un autre moi.

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Vos rêves nous dérangent. Qui est ce "vous", qui est ce "nous"? Qui est dérangé par les rêves de l'autre? Seraient-ce tous ces dissimulés de New-York, de Belfort West et du refuge de Sanlaap? Ou alors, est-ce nous, que toutes ces vies réincarnées viennent sortir du rang?

 

samedi, 02 novembre 2013

GENESIS, SEBASTIÃO SALGADO

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Cour de La Maison Européenne de la Photographie

Avant nous filions souvent à Paris, le 1er dimanche du mois. Nous faisions deux expositions. Une en début de matinée et une en fin de matinée. Presque toujours de peintures. Mes deux morveux y aiguisaient leur regard, se laissaient questionner, déranger, impressionner. Il est arrivé qu'ils restent insensibles.
Maintenant, nous filons toujours régulièrement sur Paris. Mon morveux, entre temps, a décidé de regarder le monde derrière ses objectifs; nous privilégions les expositions de photographies. Je lui ai proposé GENESIS de SEBASTIÃO SALGADO, une quête du monde des origines des Terres du Nord aux Confins du Sud.
La longueur de la file d'attente devant La Maison Européenne de la Photographie était proportionnelle aux éloges lus dans la presse: les uns ont patienté en pianotant sur leur I-machin, les autres en parlant à haute et trop intelligible voix de leurs derniers achats hight tech. Quand tout ce monde-là a enfin pu entrer, les doigts ont retrouvé leur position horizontale, le long du corps, et les voix se sont tues. Nous avons déambulé d'un monde de glace à un monde de roches puis de sable, tous d'un noir et blanc "saturé" -le terme technique me fait défaut. En passant devant les femmes Mursi, je n'ai pu m'empêcher de caresser ma lèvre inférieure. Mon morveux a essayé d'aiguiser mon regard en soulignant ici le clair obscur d'un territoire navajo, là une composition parfaitement symétrique d'un désert. Simultanément, je parcourais ma bibliothèque intérieure au rayon des mythes du bon sauvage et autre Eden en voie de disparition.

Cette exposition vient questionner notre façon d'être au monde aujourd'hui, d'une frontière à l'autre, et dans la pupille gauche du lion de mer, le reflet étroitement cerclé de Sebastiao Salgado.

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© SEBASTIÃO SALGADO

jeudi, 24 octobre 2013

Patience

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Patient, patience,
Patience dans l’azur!
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mûr!
Paul Valéry

En me levant ce jeudi matin, j'avais la ferme intention, avant de filer sur Paris, d'aller lire les textes de mes biobios, un itinéraire d'une carte du réel à une carte de l'imaginaire et le passage de l'une à l'autre sous une voie ferrée. L'intention s'est évaporée quand je me suis souvenue que justement nous étions jeudi: à mon retour, il ne me serait plus possible d'écouter Hubert Reeves parler de son dernier essai Là où croît le péril... croît aussi ce qui sauve dans La Grande Librairie du 17 octobre. J'ai bu chacune de ses paroles. Une pensée humaniste et poétique. Science et patience.
Face à lui d'Ormesson, imbuvable.

lundi, 21 octobre 2013

Qu'as-tu fait de ton frère?

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Inévitablement toutes les unes consultées ce matin s'indignent /crient au scandale / fulminent sur Hollande. Sur le résidu âpre et âcre d'heures de discussions avec ses ministres, le premier et le second. Sur l'absence radicale / définitive / sans appel d'humanité: "Léonarda et elle seule." 
Mais rares sont celles qui s'attardent sur la circulaire INTK1307763J: depuis samedi, elle re-sanctuarise l'espace scolaire. L'école marquée comme un espace inviolable / un temple / un saint des saints laïque. Que construisons-nous en montant ces murs? Un dedans protégé facticement de 8h à 17h et un dehors où le droit international est bafoué. Un dehors où l'Autre et ses enfants sont désignés comme le bouc émissaire. Nous rejouons les heures les plus noires de notre pays et Hollande n'est que le reflet de ce que nous sommes: indécis / timorés / incapables d'entrer vraiment en résistance.
De tout ce que j'ai lu et écouté ce matin, je veux garder en mémoire une parole d'Edwy Plenel sur France Culture: "Quand l'Autre devient la seule question obsédante du moment, c'est nous-mêmes que nous mettons au péril, parce que l'Autre c'est toujours nous-mêmes."

dimanche, 20 octobre 2013

Effaçade

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Regarder la brouette lourde des travaux de façade et se dire qu'il n'est plus possible d'effacer son contenu à la déchetterie. Il y a dans ces capucines quelque chose du lotus surgi d'un étang boueux.

mardi, 15 octobre 2013

... et ne pas descendre.

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Monter dans un train et laisser défiler l'arrêt où l'on avait prévu de descendre et tous les suivants. Se demander ce qu'on fera quand le terminus sera annoncé par le chef de gare.
En attendant, écouter Patrice Chéreau parler de sa mise en scène de l'Elektra de Richard Strauss dans Square. Le laisser conclure. Ce métier me rend incroyablement joyeux et vivant tous les jours. Ne pas empêcher les lèvres de sourire quand Vincent Josse, Cassandre malgré lui, lui rétorque: "c'est une belle fin".
Prévoir d'écouter samedi soir l'Atelier sur France Inter.

mardi, 08 octobre 2013

Prendre le train

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Je me souviens que, quand ce matin, j'ai entendu à la radio que Patrice Chéreau était passé hors champ hier, j'ai pensé, élargissez le cadre pour qu'il y entre à nouveau,
Je me souviens avoir vu L'homme blessé dans une salle versaillaise et que c'était délicieux de s'asseoir sur cette antinomie-là,
Je me souviens que La reine Margot m'a laissée de marbre,
Je me souviens qu'après avoir vu Son frère -je ne sais plus dans quelle salle- j'ai lu tous les romans de Philippe Besson,
Je me souviens que souvent j'ai confondu les deux, Patrice Chéreau et Patrick Pineau,
Je me souviens avec une grande précision de Dominique Blanc et Pascal Greggory dans sa mise en scène de Phèdre,
Je me souviens avoir longtemps recherché cette émotion-là, après, au théâtre,
Je me souviens que comme Kubrick il avait voulu réaliser un film sur Napoléon et avait fini par y renoncer,
Je me souviens que, quand j'ai entendu que Patrice Chéreau était sorti de scène, j'ai espéré que serait quand même joué en mars à l'Odéon Comme il vous plaira, en un dernier hommage.

En attendant le mois de mars.

lundi, 07 octobre 2013

Arrière-saison

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Contempler en songeant à l’été flamboyant

De l’arrière-saison la lumière incertaine.

 

 

dimanche, 06 octobre 2013

Ignorance

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Je ne sais pas de ces deux branches laquelle atteindra la première le bord droit du cadre.

vendredi, 04 octobre 2013

L'impensable

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Hier je me suis dépensée
Aujourd'hui je pense
Demain je me dispenserai
Un jour je me disperserai

dimanche, 29 septembre 2013

Poussière d'étoile

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Ce matin, en préparant mes cours pour les Biobios, j'ai recherché sur la toile un texte d'Hubert Reeves, Terre planète bleue. De fil en touche de clavier, je suis tombée sur une conférence de l'astro-physicien. Il y avait encore de la place dans l'amphi, je m'y suis assise et je l'ai écouté de bout en bout.
Ce n'était pas vraiment une conférence -les intervenants y sont trop souvent cérémonieux et sententieux- mais plutôt une bal(l)ade pétillante au milieu des interrogations métaphysiques de Woody Allen: Qui sommes-nous? D'où venons-nous? Où allons-nous? Que mangeons-nous ce soir? Dans une demi-pénombre -de celles qu'apporte le début de la nuit et qui rendent à la parole sa densité, - il nous a menés de la 1ère poussière d'étoile à la peut-être extinction de notre espèce. Juste avant que la lumière ne soit à nouveau, il a conclu par ces mots: " L’important ce n’est pas d’être optimiste ou pessimiste, c’est d’être déterminé".
En quittant l'amphi, j'ai repensé au documentaire de Patricio Guzman, Nostalgie de la lumière.

 

vendredi, 27 septembre 2013

Evidence

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« On ne peut empêcher les oiseaux noirs de voler au-dessus de nos têtes, mais on peut les empêcher d'y faire leur nid. »
Pensée chinoise

mercredi, 25 septembre 2013

Le dévouement du suspect X, Keigo Higashino

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Je ne suis pas lectrice de polars. Il m'est, certes, arrivé d'excursionner* dans les romans de Fred Vargas, il m'est même arrivé de me laisser séduire puis de me lasser tout aussi vite.
Le dévouement du suspect X de Keigo Higashino: ce polar-là fera exception. Je me suis laissée happer et en suis ressortie époustouflée. Je ne me lancerai dans aucun résumé inutile. Juste vous dire que sa clef de voûte est dans cette interrogation récurrente: "Est-il plus difficile de chercher la solution d'un problème que de vérifier sa solution ?"
D'ailleurs, la lecture de ce roman m'a confrontée à un problème auquel je me suis déjà cognée en lisant des auteurs russes. Dès qu'un personnage réapparaît après une absence de quelques pages,je lui demande, tu es qui toi, déjà? A chaque fois, je prends la mesure de mon indécence et m'excuse par un affligeant expédient, que vos noms à mémoriser sont difficiles. Peut-être les éditeurs pourraient-ils prévoir, à l'usage de lecteurs aussi consternants que moi,  des didascalies de personnages au seuil de ces romans. Quelqu'un aurait-il l'obligeance de vérifier que je tiens bien là la solution de mon problème?

*Excursionner: cela n'est même pas un néologisme. Proposé par mon morveux alors que je cherchais un synonyme de "faire une excursion", je l'ai trouvé à la page 991 de mon Petit Robert. Il est rangé dans la catégorie vieilli. Je viens de le rajeunir.

dimanche, 22 septembre 2013

Le fil de soie, Cécile Roumiguière et Delphine Jacquot

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Cette fois-ci, M'dame Cécile, mon facteur vous remercie. Faut dire que depuis quelques années il appréhende les jours où il doit confier à ma boîte aux lettres l'un de vos albums. Il y avait eu Rouge Bala qu'il avait dû se résoudre à écorner. Puis ça avait été le tour d'Une princesse au palais, tellement grand qu'il avait pris le risque de le laisser trôner au-dessus de la boîte, au milieu du chèvrefeuille. Alors, de pouvoir glisser aussi facilement Le fil de soie l'a rendu heureux.
Moi, de le découvrir jeudi soir, au milieu des factures et autres courriers inutiles m'a rendue soudain joyeuse. Je ne l'ai pas ouvert tout de suite. J'ai attendu de retrouver espace et temps libres.

Hier soir, je l'ai lu. Je suis allée des illustrations au texte. Magnifique*. Du texte aux illustrations. Splendides*.
Celles de la page de droite, qui déroule un tête à tête, au-dessus de la table de couture, entre Marie-Lou -une gamine malmenée par l'école- et sa grand-mère Mamilona. Mamilona ne lit pas, elle coud et chante; toujours la même chanson; Ederlezi. Quand sa petite fille lui demande de traduire les paroles, elle se défile avec l'élégance du silence.
Et celles de la page de gauche, qui en pointillés laissent les souvenirs de Mamilona défiler.
Mamilona ne lit pas mais elle sait écrire au fil de soie la trame de ses souvenirs sur une robe de poupée pour sa petite fille: l'enfance manouche, les camps d'extermination et la vie qui reprend malgré tout.

Aujourd'hui, je l'ai parcouru à nouveau. Puis je suis venue écrire ici, tout en écoutant en boucle Ederlezi. L'interprétation de Bratsch et celle de Goran Bregovic. J'ai cherché des mots qui n'écorneraient pas trop l'album. J'ai aussi repensé à T. et à ce qui s'était passé l'année dernière. Maintenant sur l'épaule d'Angel, il y a un fil de soie...

*Ces adjectifs ne voulant rien dire, allez donc voir sur le site des Editions Thierry Magnier, les premières pages de l'album.

vendredi, 20 septembre 2013

Disparitions / Disappearances

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Du noir au blanc, de l'obscurité à la lumière, en quatre-vingt-dix-neuf jours, Alain Korkos creuse une galerie de quatre-vingt-dix-neuf portraits d'hommes et de femmes déportés à Auschwitz, sur son site Disparitions / Disappearances.
Emotion, les mots sont inutiles.
J'aime à croire qu'avec ce projet, Alain Korkos rend aussi hommage à Georges Perec et son roman La disparition, écrit sans "e", sans "eux".
Quatre-vingt-dix-neuf jours, avec eux.

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lundi, 16 septembre 2013

Travail au blanc

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Cette photo dit tout de mon impatience matinale. J'ai mis le pied au sol à l'heure où le coq se laisse aller à un dernier rêve et la chouette effraie encore le silence obstinément. Je voulais être dans le jardin pour assister au lever du jour. Pour voir à la lumière du petit matin la façade nouvelle de la biquetterie.

Hier, nous avions quasiment dû finir notre travail au blanc à la lampe frontale. Toute la journée, nous avions libéré les pierres une à une, dessinant au burin les limites d'un archipel régulier autour des fenêtres. Patiemment, nous avions enduit l'espace de l'une à l'autre. Au fur et à mesure de notre avancée, nous avons réduit à un lent exil une colonie de colimaçons, nous avons délogé un monticule de forficules. J'ai même espéré enfin découvrir le repère des limaces qui chaque nuit bavouillent en toute impunité autour de la gamelle des chats. Je les aurais alors ostracisées après les avoir découpées en petits morceaux.

Ce matin, le jour, je l'ai très largement précédé. La façade était encore retenue par l'obscurité. Elle est apparue peu à peu comme si elle avait été plongée dans un bain révélateur. J'aurais voulu pour elle la caresse d'un rayon de soleil, elle a reçu la morosité de nuages gris.

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jeudi, 12 septembre 2013

Trois points de ...

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D. a récupéré dans les cartons d'une vieille cousine, il y a quelques temps, les lettres du Poilu A. Durand, brancardier, 2ème bataillon, 153ème d'Infanterie, 20ème corps d'armée, en campagne.  Une fois ces lettres en sa possession, D. n'a pas voulu  les consigner une 2ème fois dans des casiers de l'oubli. Elle a proposé à une collègue et prof d'histoire d'en offrir une lecture à haute voix à ses classes. Proposition déclinée pour cause de programme surchargé, conseil donné de les transmettre aux Archives! D. n'a pas voulu les archiver. Elle attendait qu'une autre occasion se présentât.
Cet été, elle est venu faire un tour sur mes îles, le jour du billet Tangage et tangente. Elle y a lu qu'E. préparait à sa manière et avec son accordéon une remontée à la surface de la guerre de 14, en marge des commémorations officielles et certifiées conforme à la pensée étatique. Elle m'a demandé si je pensais que. Si je croyais que ça pourrait l'intéresser.
Avant qu'elle ne les lui envoie, moi, mon carnet et mon crayon à papier, nous sommes passés chez elle pour les lire. Pour en garder une trace. J'ai tourné les pages, noircies elles-aussi au crayon à papier.  Dans chacune ou presque, un homme qui cherche à dissimuler le soldat. Pour rassurer son oncle et sa tante. Il est bien plus loquace quand il parle des colis reçus, chocolat et caleçons.
Avant qu'elles ne partent en terre pictavine, j'ai recopié quelques lignes.

23 novembre 1914
"Cette guerre dépasse en horreur tout ce qu'on peut imaginer."
16 décembre 1914
"C'est en vain qu'une horde de barbares nous inonde de sa ferraille, il n'y a plus que les morts qui n'avancent plus."
10 mars 1915
"Ne vous souciez pas des zeppelin; les chutes de cheminées sont plus dangereuses les jours de grand vent"
"Je suis un oiseau de nuit, je ne travaille que dans les ténèbres, silencieux comme une ombre."
16 avril 1915
"Ne nous emballons pas, nous avons encore du travail à faire et tous ceux qui l'ont commencé et continué ne l'achèveront pas."

Après plus rien. Cassandre malgré lui. La correspondance s'arrête là...

mercredi, 11 septembre 2013

Suspension (3)

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Ce matin, j'ai suspendu de leurs fonctions les tomates de Ramallet. Elles avaient fini de recueillir l'été. Le temps était venu de les faire passer à l'étape suivante.
Cette variété-là, c'est la tenancière d'Espaces, instants qui me les avait fait découvrir, sur son île abreuvée de soleil. Elle m'avait envoyé des graines pour tenter l'expérience dans ma région imbibée d'eau. Plus tard dans l'année, en mars, elle m'avait donné des nouvelles de ses semis. Moi, ce même mois, je regardais la neige s'acharner à gommer le jardin.
Malgré un printemps qui se prenait pour un 2ème automne, nous avions lancé des semis, fin avril, alors que Zic mettait bas. J'ai déménagé les pieds en pleine terre enrichie de compost, fin mai. Je les ai abondamment arrosés en guise d'encouragement. Le soir-même, Colo m'écrivait: "rappelle-toi que ces tomates à pendre sont moins soiffardes que les autres sortes de la famille. Bon, contre la pluie on ne peut rien, mais ne les arrose pas trop en été sinon elles attrapent des taches noires et pourrissent." Le lendemain, il pleuvait à seau.
L'été s'est engagé, chaud contre toute attente. Les pieds, ceux de Ramallet et tous les autres, ont donné des fruits. Entre temps, nous avions égaré le papier désignant les variétés sur chaque butte. Les tomates de Ramallet devaient être cueillies au moment où le vert accepte de lâcher prise alors que les autres devaient être menées à maturité. Colo est venue à mon aide en glissant une photo de sa dernière récolte -sic- dans un mail:des tomates à foison et en abondance, du vert au rosé.
Ce matin, j'ai cueilli ma première et modeste récolte. M. l'a suspendue dans la cuisine. Ainsi, le matin, entre café et tartines,je la regarderai sécher. L'hiver venu, les tomates laisseront les jours d'été remonter à la surface.

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mardi, 10 septembre 2013

Suspension (2)

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Suspendus aux ressorts, les rubans de wax s'offrent à l'étreinte du vent avant qu'au-dessus ne recommence le grand chambardement.

lundi, 09 septembre 2013

Suspension (1)

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Les corps circassiens
dans l'instant de suspension
oublient la gravité

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jeudi, 05 septembre 2013

Le quatrième mur, Sorj Chalandon

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Le quatrième mur: je n'aurais pas dû attendre d'atteindre la dernière page. Vous en parler avant.
J'aurais cherché les mots pour dire la promesse de Georges à Sam ou j'aurais cité un passage. "L'idée de Samuel était belle et folle: monter l'Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth. Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et jardin saccagé.
Samuel était grec. Juif aussi. Mon frère en quelque sorte. Un jour, il m'a demandé de participer à cette trêve poétique. Il me l'a fait promettre, à moi, le petit théâtreux de patronage. Et je lui ai dit oui. Je suis allé à Beyrouth le 10 février 1982."
J'aurais dit les routes empruntées par Georges -dans ses poches une photo de la première représentation d'Antigone en 1944 et la kippa de Sam-  pour rencontrer sa troupe dans ce pays dévasté par la haine que se portent les différentes communautés: Antigone la Palestinienne sunnite, Hémon, son fiancé,  un Druze du Chouf, Créon, roi de Thèbes et père d'Hémon, un Maronite de Gemmayzé, Eurydice, la femme de Créon, une vieille Chiite, les gardiens, des Chiites aussi, la nourrice, une Chaldéenne et Ismène, la soeur d'Antigone, une Catholique arménienne.
Je me serais attardée sur la première répétition dans ce cinéma poussiéreux, ouvert aux quatre vents, au croisement de toutes les frontières hérissées de barbelés et de certitudes. Thèbes devait ressembler à cela au matin de la mort d'Antigone. Je vous aurais raconté les négociations de chacun pour que son personnage ne se retrouve pas en porte-à-faux avec ses croyances et comment chacun accepte que cette trêve poétique soit aussi politique. Et j'en serais restée là.
Ce qui suit, la deuxième répétition en juin 1982 et l'histoire avec sa grande Hache, ses roquettes et ses bombes en invité de déshonneur, ce qui suit, Sorj Chalandon le dit avec une telle violence qu'on sait déjà qu'on ne trouvera plus les mots pour en parler après lui.
Il ne me restait plus qu'à rejoindre la dernière ligne et après elle, l'épilogue du roman et d'Antigone: "Tous ceux qui avaient à mourir sont morts. Ceux qui croyaient une chose, et puis ceux qui croyaient le contraire - même ceux qui ne croyaient en rien et qui se sont trouvés rapidement pris par l'histoire sans rien y comprendre. Morts pareil, tous, bien raides, bien inutiles, bien pourris. Et ceux qui vivent encore vont commencer à les oublier et à confondre leurs noms. C'est fini"

Sorj Chalandon dans Les bonnes feuilles sur France Culture.

dimanche, 01 septembre 2013

Couvercle

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Hier matin, ma morveuse est partie s'installer à Rouen. Les années-lycée sont derrière elle depuis peu.  Droit devant: une chambre d'étudiante, la fac de médecine et son impatience .
Une ultime fois, nous avons fait le tour de la biquetterie -avers et revers de chaque pièce-  pour trouver ce qu'elle aurait oublié d'emporter: housse de couette, bouilloire et rapeur manuel -ici les ustensiles sont rarement electro-ménagers!- indispensable pour les carottes rapées. Lui trouver dans la journée une théière. Essentiel pour soutenir les longues journées et nuits qui l'attendent. En profiter pour la lui apporter le lendemain avec les légumes des Hauts Prés.
On a pris un café et un jus d'orange avant que. La veille, j'avais laissé le couvercle sur la table au lieu de le ranger sous l'évier; celui qui couvre et qui fait passoire. Le moment était sans doute venu. En moi, ça se marrait bien. La scène de la montre dans Pulp fiction de Tarentino venait de faire une irruption impromptue et décalée. Bien que.
Ce couvercle, ma grand-mère en avait fait l'acquisition en 1957 à son arrivée en France. Elle venait de quitter définitivement Tunis et la Goulette avec ses six enfants pour rejoindre Aulnay-sous-bois et mon grand-père qui avait, le premier, fait la traversée quelques mois auparavant. Comme beaucoup d'autres familles juives et tunisiennes en cette année-là, ils avaient choisi la nationalité française et l'exil.
Ce couvercle, ma grand-mère l'a donné à ma mère, bientôt mariée et déjà enceinte de la tenancière de ces îles, en 1968, alors qu'elle s'installait dans une autre rue mais toujours à Aulnay-sous-bois. Cette année-là, l'ordre familial avait été quelque peu chahuté.
Ce couvercle, ma mère me l'a donné en 1990 alors que je partais enfin m'installer dans une chambre de bonne au-dessus des toits de Paris. Cette année-là, j'ai fait bouillir mon eau au-dessus d'une unique plaque électrique et le thé avait une saveur nouvelle. Les toilettes étaient à la turque et communes à tous les paliers du 7ème étage. Il ne fallait pas oublier le rouleau de papier rose avant d'y aller.
En un mot, a conclu ma morveuse, tu es en train de me dire que tu m'autorises à le prendre même si tu y tiens beaucoup!
Ce couvercle, je l'ai donc transmis, hier, samedi 31 août 2013, à ma fille alors qu'elle partait s'installer dans sa chambre d'étudiante. Cette année-là, je lui souhaite de la vivre pleinement. Qu'elle ose aller vers elle et pour elle. Pour son bien et pour son bonheur.

Ma morveuse vient d'appeler: quand je passerai la voir tout à l'heure, je dois absolument penser à lui ramener ses romans Le passage et Le choeur des femmes, oubliés dans sa chambre...
 

mardi, 27 août 2013

Qu'a fait

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Paul Cézanne, La femme à la cafetière

Cela pourrait être un billet sociologique ou balzacien. Partant du tableau de Cézanne et rassemblant toutes les cafetières croisées dans mes pérégrinations estivales, je me demanderais, en physiognomiste balbutiante, ce que la cafetière raconte de ses propriétaires.

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Cela sera surtout le signe que l'été s'achève et que je ne peux plus longtemps ignorer, sous peine de faire preuve d'indécence, ma table de travail. Me remplir d'abord une tasse d'un café bien fort, lire les programmes des théâtres de Louviers, d'Elbeuf et des Chalands, me dire que ce sera à nouveau une bonne année, appeler le théâtre de Rennes pour réserver deux places en novembre pour aller voir Henry VI mis en scène par Thomas Jolly, cycles 1 et 2, m'entendre dire que les réservations ne sont pas ouvertes avant octobre, le noter sur mon agenda.
Me resservir une tasse de café, trier quelques cours de l'année dernière, me rapprocher inexorablement de mon bureau, prendre une feuille blanche, la doubler d'une page word tout aussi blanche, donner corps et encre aux projets. Dans une semaine, ce sera reparti.

 

jeudi, 22 août 2013

Eucalyptique.

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Paul Celan.
Jusqu'à cet été, je n'avais rien lu de lui. Occulté. Ignorant même que c'était un survivant des décombres de la Shoah; arbre écorcé; ignorant même comment prononcer son nom. Celan. Célan.
Paupière décillée avec Leçons de solfège et de piano de Pascal Quignard.

"Celan celant.
Paul Celan est un poète qui se voulut hermétique en raison d'un séisme apocalyptique. Trois voiles épais, telles étaient les tentures prophétiques qui entouraient le tabernacle et le soustrayaient à la vue des fidèles. Paul Antschel sous le voile de Paul Aurel puis sous le voile de Paul Ancel puis sous le voile de Paul Celan. Paul Celan conçut son ultime pseudonyme à cette fin. Celan est celui qui écrit: "La bouteille qui est jetée à la mer contenant quelque chose qui a été écrit à l'encre sur un morceau de papier doit  nécessairement être hermétiquement bouchée." Elle flotte ainsi: parce qu'elle est célée. Ni l'eau externe ni les larmes ne la délavent. Ce scel est une part du poème. C'est ainsi que le poème prouve que la langue, dans son fond, appelle.
Une invocabilité erre en amont des langues naturelles, beaucoup plus profonde que leur sens."

Réapparu dans 7 femmes de Lydie Salvayre à côté d'Ingeborg Bachman: "fille d'un homme qui s'est résolument rangé du côté de Hitler, elle aime un poète juif qui a échappé aux camps d'extermination où ses deux parents moururent."

"En janvier 1948, elle rencontre Paul Celan. (...)
Il a vingt-sept ans, elle en a vingt et un.
Il écrit pour elle le poème "Corona" qui sera publié dans sa version définitive en 1952, dans le recueil Pavot et mémoire:
nous nous regardons,
nous nous disons l'obscur,
nous nous aimons comme pavot et mémoire,
nous
dormons comme un vin dans les coquillages,

comme la mer dans le rai sanglant de la lune.
Leur lien, qui restera jusqu'à la fin nécessaire à leur vie, à leur oeuvre, viendra buter sur mille impasses et mille incompréhensions. Mais ni leur fardeau de silence, ni les secrets ensevelis dans le fond de leur coeur, ni les questions imprononcées dont ils traquent les réponses sur la bouche de l'autre, ni le poids terrible dans leur vie des mécomptes de l'Histoire, n'auront raison de leur obscur amour."

La semaine dernière, j'ai renouvelé mon abonnement Médiapart. Un article venait d'être mis en ligne. A travers le miroir brisé de l'après-guerre allemand: Paul Celan. Je l'ai lu, étonnée de le trouver même là. Des mots universitaires qui n'osent effleurer le poète. Compte-rendu d'un livre qui vient de paraître. Ai eu envie de relire les mots, ceux de Quignard, ceux de Salvayre. Ai entrouvert aussi Renverse du souffle.

Engholztag unter
netznervigem Himmelblatt. Durch
grosszellige Leerstunden klettert, im Regen,
der schwarzblaue, der
Gedankenkäfer.

Tierblütige Worte
drängen sich seine Fühler.

Jour d'aubier sous
une feuille nervurée. Par
des heures vides à grandes cellules grimpe, sous la pluie,
beau-noir, le
scarabée de pensée.

Des mots à sang animal
se poussent devant ses antennes.

samedi, 17 août 2013

Biotope

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Cette photo est la preuve indéniable que je n'ai pas tenu mes résolutions. Celle de ne pas céder à la tentation de lancer de nouveaux travaux dans la biquetterie.
Nous y avions déjà suffisamment consacré de temps cette année. A partir d'une simple idée lancée par M. à la fin d'un repas même pas arrosé, début décembre -métamorphoser les derniers combles en chambre avec vue sur les coteaux de la Seine et le lever de soleil, le tout applaudi par quatre morveux enthousiastes- nous avions passé un trimestre à trimer, à aller-retourner à la déchetterie, à gratter les poutres -nous avions alors découvert sur l'une d'entre elles, à un endroit inaccessible jusque-là, un coeur gravé suivi de Hannah, le nom de ma morveuse- à isoler, à poser du parquet et du lambris, à désespérer d'en voir le bout, à se relancer, à lancer un S.O.S. à l'Ours pour qu'il conçoive deux marches. En février, les combles étaient devenus une chambre et je clamais haut et fort à qui voulait m'entendre qu'on ne m'y reprendrait plus avant les calendes grecques.
L'été est arrivé et avec lui les calendes romaines, celles de juillet et d'août. Je suis allée et venue, à l'Ouest et à l'Est. Entre deux voyages, je me suis reposée dans le hamac. Me suis dit que je ne me dédirais pas si je lançais l'idée de reprendre des travaux mais cette fois-ci à l'extérieur. Nous avons lancé un chantier coopératif -entendez par là que nous avons appelé les copains pour savoir qui nous filerait un coup de main- avons monté l'échafaudage, avons décrépité la façade, nettoyé les pierres et les briques, sommes allés saluer à nouveau la déchetterie; O. et A. se sont associés pour réaliser le nouveau crépis -l'un à l'eau et l'autre à la poudre; A s'est transformé en cariatide hilare, le pot de crépis sur la tête et moi sur le sommet de l'escabeau cherchant à atteindre les dernières pierres sous la toiture. M. a passé d'une main de maître l'éponge sur le tout.
Ce matin, au réveil, les pierres blanchies accrochaient les rayons de soleil. Quant aux trois quarts encore noircis de la façade, nous nous en occuperons, avant que les pluies diluviennes et le brouillard continu ne refassent leur apparition.

mardi, 13 août 2013

Jour de fête

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Depuis ce matin, Louviers compte une librairie de plus; de celles qui ne feront pas leur vitrine, l'été venu, avec des cahiers de vacances ou des invendus sur le tour de France; de celles où je pourrais commander Le rouge et le noir sans qu'on me demande c'est de Flaubert, n'est-ce pas; de celles où j'inviterai mes collégiens à aller acheter les livres que nous parcourront ensemble dans l'année; ceux qui se rendront en grande surface -c'est pratique on peut acheter le steak en même temps- ou sur internet -c'est trop bien, quitter fesse de bouc, aller sur Amazon, retourner sur fesse de bouc- seront collés le mercredi de 17h à 18h: cette heure se déroulera en ma présence, à Quai des mômes, la librairie susnommée, on lira des romans ensemble, les récidivistes seront conviés deux heures; de celles enfin dont le tenancier se contrefiche des pires pronostics qui pèsent sur les livres en papier à l'heure du tout numérique: cette aventure, il veut la vivre et nous avec lui.
Ce matin, donc, M., son genou attelé et ses béquilles, ma morveuse et moi, on y était quelques minutes après le premier lever de rideau. L'ancien tenancier du Grain de café nous y a rejoints et c'était vraiment jour de fête. On a fait un premier tour, puis un second moins intimidé. J'ai lu les titres sur la tranche des livres. Mis bout à bout, cela faisait un inventaire hétéroclite de premier choix. Quant à ma morveuse, c'est toute son enfance qui est remontée sans prévenir. Elle a poussé des "oh, regarde", Scritch scratch dip clapote, Bébé chouette, des "ah, incroyable" Chien bleu, Otto et  des "et celui-là, tu t'en souviens?" Mademoiselle sauve qui peut, Devine combien je t'aime. Ces moments-là, je les aime jusqu'à la lune et retour. J'en avais vécu un identique, quelque part en février, avec mon morveux.
M. a découvert que Xavier-Laurent Petit avait écrit un dernier roman, Itawapa, et a rattrapé son retard aussitôt. Moi, j'ai commandé 7 Femmes pour le transmettre en l'espace d'un instant à Colo et La puissance des mouches pour continuer mon parcours salvayrien. Fichu pont du 15 août, il me faudra attendre jusqu'à mardi prochain pour les récupérer et dire que je viens de finir La compagnie des spectres
!