Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

vendredi, 20 septembre 2013

Disparitions / Disappearances

alain-01,medium_large.jpg

Du noir au blanc, de l'obscurité à la lumière, en quatre-vingt-dix-neuf jours, Alain Korkos creuse une galerie de quatre-vingt-dix-neuf portraits d'hommes et de femmes déportés à Auschwitz, sur son site Disparitions / Disappearances.
Emotion, les mots sont inutiles.
J'aime à croire qu'avec ce projet, Alain Korkos rend aussi hommage à Georges Perec et son roman La disparition, écrit sans "e", sans "eux".
Quatre-vingt-dix-neuf jours, avec eux.

alain-10,medium_large.jpg

lundi, 16 septembre 2013

Travail au blanc

travail au blanc0.jpg

Cette photo dit tout de mon impatience matinale. J'ai mis le pied au sol à l'heure où le coq se laisse aller à un dernier rêve et la chouette effraie encore le silence obstinément. Je voulais être dans le jardin pour assister au lever du jour. Pour voir à la lumière du petit matin la façade nouvelle de la biquetterie.

Hier, nous avions quasiment dû finir notre travail au blanc à la lampe frontale. Toute la journée, nous avions libéré les pierres une à une, dessinant au burin les limites d'un archipel régulier autour des fenêtres. Patiemment, nous avions enduit l'espace de l'une à l'autre. Au fur et à mesure de notre avancée, nous avons réduit à un lent exil une colonie de colimaçons, nous avons délogé un monticule de forficules. J'ai même espéré enfin découvrir le repère des limaces qui chaque nuit bavouillent en toute impunité autour de la gamelle des chats. Je les aurais alors ostracisées après les avoir découpées en petits morceaux.

Ce matin, le jour, je l'ai très largement précédé. La façade était encore retenue par l'obscurité. Elle est apparue peu à peu comme si elle avait été plongée dans un bain révélateur. J'aurais voulu pour elle la caresse d'un rayon de soleil, elle a reçu la morosité de nuages gris.

travail au blanc1.jpg

 

travail au blanc3.jpg

jeudi, 12 septembre 2013

Trois points de ...

lettre de poilu.jpg

D. a récupéré dans les cartons d'une vieille cousine, il y a quelques temps, les lettres du Poilu A. Durand, brancardier, 2ème bataillon, 153ème d'Infanterie, 20ème corps d'armée, en campagne.  Une fois ces lettres en sa possession, D. n'a pas voulu  les consigner une 2ème fois dans des casiers de l'oubli. Elle a proposé à une collègue et prof d'histoire d'en offrir une lecture à haute voix à ses classes. Proposition déclinée pour cause de programme surchargé, conseil donné de les transmettre aux Archives! D. n'a pas voulu les archiver. Elle attendait qu'une autre occasion se présentât.
Cet été, elle est venu faire un tour sur mes îles, le jour du billet Tangage et tangente. Elle y a lu qu'E. préparait à sa manière et avec son accordéon une remontée à la surface de la guerre de 14, en marge des commémorations officielles et certifiées conforme à la pensée étatique. Elle m'a demandé si je pensais que. Si je croyais que ça pourrait l'intéresser.
Avant qu'elle ne les lui envoie, moi, mon carnet et mon crayon à papier, nous sommes passés chez elle pour les lire. Pour en garder une trace. J'ai tourné les pages, noircies elles-aussi au crayon à papier.  Dans chacune ou presque, un homme qui cherche à dissimuler le soldat. Pour rassurer son oncle et sa tante. Il est bien plus loquace quand il parle des colis reçus, chocolat et caleçons.
Avant qu'elles ne partent en terre pictavine, j'ai recopié quelques lignes.

23 novembre 1914
"Cette guerre dépasse en horreur tout ce qu'on peut imaginer."
16 décembre 1914
"C'est en vain qu'une horde de barbares nous inonde de sa ferraille, il n'y a plus que les morts qui n'avancent plus."
10 mars 1915
"Ne vous souciez pas des zeppelin; les chutes de cheminées sont plus dangereuses les jours de grand vent"
"Je suis un oiseau de nuit, je ne travaille que dans les ténèbres, silencieux comme une ombre."
16 avril 1915
"Ne nous emballons pas, nous avons encore du travail à faire et tous ceux qui l'ont commencé et continué ne l'achèveront pas."

Après plus rien. Cassandre malgré lui. La correspondance s'arrête là...

mercredi, 11 septembre 2013

Suspension (3)

tomates de colgar.jpg

Ce matin, j'ai suspendu de leurs fonctions les tomates de Ramallet. Elles avaient fini de recueillir l'été. Le temps était venu de les faire passer à l'étape suivante.
Cette variété-là, c'est la tenancière d'Espaces, instants qui me les avait fait découvrir, sur son île abreuvée de soleil. Elle m'avait envoyé des graines pour tenter l'expérience dans ma région imbibée d'eau. Plus tard dans l'année, en mars, elle m'avait donné des nouvelles de ses semis. Moi, ce même mois, je regardais la neige s'acharner à gommer le jardin.
Malgré un printemps qui se prenait pour un 2ème automne, nous avions lancé des semis, fin avril, alors que Zic mettait bas. J'ai déménagé les pieds en pleine terre enrichie de compost, fin mai. Je les ai abondamment arrosés en guise d'encouragement. Le soir-même, Colo m'écrivait: "rappelle-toi que ces tomates à pendre sont moins soiffardes que les autres sortes de la famille. Bon, contre la pluie on ne peut rien, mais ne les arrose pas trop en été sinon elles attrapent des taches noires et pourrissent." Le lendemain, il pleuvait à seau.
L'été s'est engagé, chaud contre toute attente. Les pieds, ceux de Ramallet et tous les autres, ont donné des fruits. Entre temps, nous avions égaré le papier désignant les variétés sur chaque butte. Les tomates de Ramallet devaient être cueillies au moment où le vert accepte de lâcher prise alors que les autres devaient être menées à maturité. Colo est venue à mon aide en glissant une photo de sa dernière récolte -sic- dans un mail:des tomates à foison et en abondance, du vert au rosé.
Ce matin, j'ai cueilli ma première et modeste récolte. M. l'a suspendue dans la cuisine. Ainsi, le matin, entre café et tartines,je la regarderai sécher. L'hiver venu, les tomates laisseront les jours d'été remonter à la surface.

tomates de colgar 2.jpg

mardi, 10 septembre 2013

Suspension (2)

trampoline.jpg

Suspendus aux ressorts, les rubans de wax s'offrent à l'étreinte du vent avant qu'au-dessus ne recommence le grand chambardement.

lundi, 09 septembre 2013

Suspension (1)

P1090087.jpg


Les corps circassiens
dans l'instant de suspension
oublient la gravité

1085341_580630478646062_1482555997_n.jpg


jeudi, 05 septembre 2013

Le quatrième mur, Sorj Chalandon

images.jpeg

Le quatrième mur: je n'aurais pas dû attendre d'atteindre la dernière page. Vous en parler avant.
J'aurais cherché les mots pour dire la promesse de Georges à Sam ou j'aurais cité un passage. "L'idée de Samuel était belle et folle: monter l'Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth. Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et jardin saccagé.
Samuel était grec. Juif aussi. Mon frère en quelque sorte. Un jour, il m'a demandé de participer à cette trêve poétique. Il me l'a fait promettre, à moi, le petit théâtreux de patronage. Et je lui ai dit oui. Je suis allé à Beyrouth le 10 février 1982."
J'aurais dit les routes empruntées par Georges -dans ses poches une photo de la première représentation d'Antigone en 1944 et la kippa de Sam-  pour rencontrer sa troupe dans ce pays dévasté par la haine que se portent les différentes communautés: Antigone la Palestinienne sunnite, Hémon, son fiancé,  un Druze du Chouf, Créon, roi de Thèbes et père d'Hémon, un Maronite de Gemmayzé, Eurydice, la femme de Créon, une vieille Chiite, les gardiens, des Chiites aussi, la nourrice, une Chaldéenne et Ismène, la soeur d'Antigone, une Catholique arménienne.
Je me serais attardée sur la première répétition dans ce cinéma poussiéreux, ouvert aux quatre vents, au croisement de toutes les frontières hérissées de barbelés et de certitudes. Thèbes devait ressembler à cela au matin de la mort d'Antigone. Je vous aurais raconté les négociations de chacun pour que son personnage ne se retrouve pas en porte-à-faux avec ses croyances et comment chacun accepte que cette trêve poétique soit aussi politique. Et j'en serais restée là.
Ce qui suit, la deuxième répétition en juin 1982 et l'histoire avec sa grande Hache, ses roquettes et ses bombes en invité de déshonneur, ce qui suit, Sorj Chalandon le dit avec une telle violence qu'on sait déjà qu'on ne trouvera plus les mots pour en parler après lui.
Il ne me restait plus qu'à rejoindre la dernière ligne et après elle, l'épilogue du roman et d'Antigone: "Tous ceux qui avaient à mourir sont morts. Ceux qui croyaient une chose, et puis ceux qui croyaient le contraire - même ceux qui ne croyaient en rien et qui se sont trouvés rapidement pris par l'histoire sans rien y comprendre. Morts pareil, tous, bien raides, bien inutiles, bien pourris. Et ceux qui vivent encore vont commencer à les oublier et à confondre leurs noms. C'est fini"

Sorj Chalandon dans Les bonnes feuilles sur France Culture.

dimanche, 01 septembre 2013

Couvercle

couvercle.jpg

Hier matin, ma morveuse est partie s'installer à Rouen. Les années-lycée sont derrière elle depuis peu.  Droit devant: une chambre d'étudiante, la fac de médecine et son impatience .
Une ultime fois, nous avons fait le tour de la biquetterie -avers et revers de chaque pièce-  pour trouver ce qu'elle aurait oublié d'emporter: housse de couette, bouilloire et rapeur manuel -ici les ustensiles sont rarement electro-ménagers!- indispensable pour les carottes rapées. Lui trouver dans la journée une théière. Essentiel pour soutenir les longues journées et nuits qui l'attendent. En profiter pour la lui apporter le lendemain avec les légumes des Hauts Prés.
On a pris un café et un jus d'orange avant que. La veille, j'avais laissé le couvercle sur la table au lieu de le ranger sous l'évier; celui qui couvre et qui fait passoire. Le moment était sans doute venu. En moi, ça se marrait bien. La scène de la montre dans Pulp fiction de Tarentino venait de faire une irruption impromptue et décalée. Bien que.
Ce couvercle, ma grand-mère en avait fait l'acquisition en 1957 à son arrivée en France. Elle venait de quitter définitivement Tunis et la Goulette avec ses six enfants pour rejoindre Aulnay-sous-bois et mon grand-père qui avait, le premier, fait la traversée quelques mois auparavant. Comme beaucoup d'autres familles juives et tunisiennes en cette année-là, ils avaient choisi la nationalité française et l'exil.
Ce couvercle, ma grand-mère l'a donné à ma mère, bientôt mariée et déjà enceinte de la tenancière de ces îles, en 1968, alors qu'elle s'installait dans une autre rue mais toujours à Aulnay-sous-bois. Cette année-là, l'ordre familial avait été quelque peu chahuté.
Ce couvercle, ma mère me l'a donné en 1990 alors que je partais enfin m'installer dans une chambre de bonne au-dessus des toits de Paris. Cette année-là, j'ai fait bouillir mon eau au-dessus d'une unique plaque électrique et le thé avait une saveur nouvelle. Les toilettes étaient à la turque et communes à tous les paliers du 7ème étage. Il ne fallait pas oublier le rouleau de papier rose avant d'y aller.
En un mot, a conclu ma morveuse, tu es en train de me dire que tu m'autorises à le prendre même si tu y tiens beaucoup!
Ce couvercle, je l'ai donc transmis, hier, samedi 31 août 2013, à ma fille alors qu'elle partait s'installer dans sa chambre d'étudiante. Cette année-là, je lui souhaite de la vivre pleinement. Qu'elle ose aller vers elle et pour elle. Pour son bien et pour son bonheur.

Ma morveuse vient d'appeler: quand je passerai la voir tout à l'heure, je dois absolument penser à lui ramener ses romans Le passage et Le choeur des femmes, oubliés dans sa chambre...
 

mardi, 27 août 2013

Qu'a fait

tmp_4c82ff3a63b321c02e3ba1b47dc11f44.gif
Paul Cézanne, La femme à la cafetière

Cela pourrait être un billet sociologique ou balzacien. Partant du tableau de Cézanne et rassemblant toutes les cafetières croisées dans mes pérégrinations estivales, je me demanderais, en physiognomiste balbutiante, ce que la cafetière raconte de ses propriétaires.

café2.jpg

café3.jpg

café4.jpg

café1.jpg

Cela sera surtout le signe que l'été s'achève et que je ne peux plus longtemps ignorer, sous peine de faire preuve d'indécence, ma table de travail. Me remplir d'abord une tasse d'un café bien fort, lire les programmes des théâtres de Louviers, d'Elbeuf et des Chalands, me dire que ce sera à nouveau une bonne année, appeler le théâtre de Rennes pour réserver deux places en novembre pour aller voir Henry VI mis en scène par Thomas Jolly, cycles 1 et 2, m'entendre dire que les réservations ne sont pas ouvertes avant octobre, le noter sur mon agenda.
Me resservir une tasse de café, trier quelques cours de l'année dernière, me rapprocher inexorablement de mon bureau, prendre une feuille blanche, la doubler d'une page word tout aussi blanche, donner corps et encre aux projets. Dans une semaine, ce sera reparti.

 

jeudi, 22 août 2013

Eucalyptique.

paul celan.jpg

Paul Celan.
Jusqu'à cet été, je n'avais rien lu de lui. Occulté. Ignorant même que c'était un survivant des décombres de la Shoah; arbre écorcé; ignorant même comment prononcer son nom. Celan. Célan.
Paupière décillée avec Leçons de solfège et de piano de Pascal Quignard.

"Celan celant.
Paul Celan est un poète qui se voulut hermétique en raison d'un séisme apocalyptique. Trois voiles épais, telles étaient les tentures prophétiques qui entouraient le tabernacle et le soustrayaient à la vue des fidèles. Paul Antschel sous le voile de Paul Aurel puis sous le voile de Paul Ancel puis sous le voile de Paul Celan. Paul Celan conçut son ultime pseudonyme à cette fin. Celan est celui qui écrit: "La bouteille qui est jetée à la mer contenant quelque chose qui a été écrit à l'encre sur un morceau de papier doit  nécessairement être hermétiquement bouchée." Elle flotte ainsi: parce qu'elle est célée. Ni l'eau externe ni les larmes ne la délavent. Ce scel est une part du poème. C'est ainsi que le poème prouve que la langue, dans son fond, appelle.
Une invocabilité erre en amont des langues naturelles, beaucoup plus profonde que leur sens."

Réapparu dans 7 femmes de Lydie Salvayre à côté d'Ingeborg Bachman: "fille d'un homme qui s'est résolument rangé du côté de Hitler, elle aime un poète juif qui a échappé aux camps d'extermination où ses deux parents moururent."

"En janvier 1948, elle rencontre Paul Celan. (...)
Il a vingt-sept ans, elle en a vingt et un.
Il écrit pour elle le poème "Corona" qui sera publié dans sa version définitive en 1952, dans le recueil Pavot et mémoire:
nous nous regardons,
nous nous disons l'obscur,
nous nous aimons comme pavot et mémoire,
nous
dormons comme un vin dans les coquillages,

comme la mer dans le rai sanglant de la lune.
Leur lien, qui restera jusqu'à la fin nécessaire à leur vie, à leur oeuvre, viendra buter sur mille impasses et mille incompréhensions. Mais ni leur fardeau de silence, ni les secrets ensevelis dans le fond de leur coeur, ni les questions imprononcées dont ils traquent les réponses sur la bouche de l'autre, ni le poids terrible dans leur vie des mécomptes de l'Histoire, n'auront raison de leur obscur amour."

La semaine dernière, j'ai renouvelé mon abonnement Médiapart. Un article venait d'être mis en ligne. A travers le miroir brisé de l'après-guerre allemand: Paul Celan. Je l'ai lu, étonnée de le trouver même là. Des mots universitaires qui n'osent effleurer le poète. Compte-rendu d'un livre qui vient de paraître. Ai eu envie de relire les mots, ceux de Quignard, ceux de Salvayre. Ai entrouvert aussi Renverse du souffle.

Engholztag unter
netznervigem Himmelblatt. Durch
grosszellige Leerstunden klettert, im Regen,
der schwarzblaue, der
Gedankenkäfer.

Tierblütige Worte
drängen sich seine Fühler.

Jour d'aubier sous
une feuille nervurée. Par
des heures vides à grandes cellules grimpe, sous la pluie,
beau-noir, le
scarabée de pensée.

Des mots à sang animal
se poussent devant ses antennes.

samedi, 17 août 2013

Biotope

biquetterie.jpg

Cette photo est la preuve indéniable que je n'ai pas tenu mes résolutions. Celle de ne pas céder à la tentation de lancer de nouveaux travaux dans la biquetterie.
Nous y avions déjà suffisamment consacré de temps cette année. A partir d'une simple idée lancée par M. à la fin d'un repas même pas arrosé, début décembre -métamorphoser les derniers combles en chambre avec vue sur les coteaux de la Seine et le lever de soleil, le tout applaudi par quatre morveux enthousiastes- nous avions passé un trimestre à trimer, à aller-retourner à la déchetterie, à gratter les poutres -nous avions alors découvert sur l'une d'entre elles, à un endroit inaccessible jusque-là, un coeur gravé suivi de Hannah, le nom de ma morveuse- à isoler, à poser du parquet et du lambris, à désespérer d'en voir le bout, à se relancer, à lancer un S.O.S. à l'Ours pour qu'il conçoive deux marches. En février, les combles étaient devenus une chambre et je clamais haut et fort à qui voulait m'entendre qu'on ne m'y reprendrait plus avant les calendes grecques.
L'été est arrivé et avec lui les calendes romaines, celles de juillet et d'août. Je suis allée et venue, à l'Ouest et à l'Est. Entre deux voyages, je me suis reposée dans le hamac. Me suis dit que je ne me dédirais pas si je lançais l'idée de reprendre des travaux mais cette fois-ci à l'extérieur. Nous avons lancé un chantier coopératif -entendez par là que nous avons appelé les copains pour savoir qui nous filerait un coup de main- avons monté l'échafaudage, avons décrépité la façade, nettoyé les pierres et les briques, sommes allés saluer à nouveau la déchetterie; O. et A. se sont associés pour réaliser le nouveau crépis -l'un à l'eau et l'autre à la poudre; A s'est transformé en cariatide hilare, le pot de crépis sur la tête et moi sur le sommet de l'escabeau cherchant à atteindre les dernières pierres sous la toiture. M. a passé d'une main de maître l'éponge sur le tout.
Ce matin, au réveil, les pierres blanchies accrochaient les rayons de soleil. Quant aux trois quarts encore noircis de la façade, nous nous en occuperons, avant que les pluies diluviennes et le brouillard continu ne refassent leur apparition.

mardi, 13 août 2013

Jour de fête

Quai des momes 2.jpg

Depuis ce matin, Louviers compte une librairie de plus; de celles qui ne feront pas leur vitrine, l'été venu, avec des cahiers de vacances ou des invendus sur le tour de France; de celles où je pourrais commander Le rouge et le noir sans qu'on me demande c'est de Flaubert, n'est-ce pas; de celles où j'inviterai mes collégiens à aller acheter les livres que nous parcourront ensemble dans l'année; ceux qui se rendront en grande surface -c'est pratique on peut acheter le steak en même temps- ou sur internet -c'est trop bien, quitter fesse de bouc, aller sur Amazon, retourner sur fesse de bouc- seront collés le mercredi de 17h à 18h: cette heure se déroulera en ma présence, à Quai des mômes, la librairie susnommée, on lira des romans ensemble, les récidivistes seront conviés deux heures; de celles enfin dont le tenancier se contrefiche des pires pronostics qui pèsent sur les livres en papier à l'heure du tout numérique: cette aventure, il veut la vivre et nous avec lui.
Ce matin, donc, M., son genou attelé et ses béquilles, ma morveuse et moi, on y était quelques minutes après le premier lever de rideau. L'ancien tenancier du Grain de café nous y a rejoints et c'était vraiment jour de fête. On a fait un premier tour, puis un second moins intimidé. J'ai lu les titres sur la tranche des livres. Mis bout à bout, cela faisait un inventaire hétéroclite de premier choix. Quant à ma morveuse, c'est toute son enfance qui est remontée sans prévenir. Elle a poussé des "oh, regarde", Scritch scratch dip clapote, Bébé chouette, des "ah, incroyable" Chien bleu, Otto et  des "et celui-là, tu t'en souviens?" Mademoiselle sauve qui peut, Devine combien je t'aime. Ces moments-là, je les aime jusqu'à la lune et retour. J'en avais vécu un identique, quelque part en février, avec mon morveux.
M. a découvert que Xavier-Laurent Petit avait écrit un dernier roman, Itawapa, et a rattrapé son retard aussitôt. Moi, j'ai commandé 7 Femmes pour le transmettre en l'espace d'un instant à Colo et La puissance des mouches pour continuer mon parcours salvayrien. Fichu pont du 15 août, il me faudra attendre jusqu'à mardi prochain pour les récupérer et dire que je viens de finir La compagnie des spectres
!

vendredi, 09 août 2013

Hymne de Lydie Salvayre

hymne lydie salvayre.jpg

En sortant de la librairie La balançoire, je me suis trouvée nez à nez avec un dilemme. Pas cornélien, pas même sophocléen mais quand même. Allais-je enchaîner  la lecture de 7 femmes par Orlando de Virginia Woolf ou par un nouveau texte de Lydie Salvayre? Sans réellement poser le pour et le contre puis le contre et le pour -je vous avais prévenus, ma situation ne relevait d'aucune tragédie- sans même tirer au sort, j'ai ouvert Hymne.
Le 18 août 1969, à 9h du matin, à Woodstock, Jimi Hendricx monta sur scène. Il commença de jouer. Un hymne de trois minutes quarante-trois. The Star Spangled Banner.
Ce fut un cri qui déchira l'espace, un cri aux accents inconnus, un cri qui était comme une incantation aboyée dans un monde infernal, comme un sanglot terrible. Ainsi en parle Lydie Salvayre. Peu importe que cela ait été vécu ainsi ou autrement, le 18 août 1969, à 9h du matin, à Woodstock. J'ai envie de la croire. Elle se méfie de la Légende qui engonce l'homme au sang mélangé. Elle cherche ses mots et ses phrases pour l'approcher avec tendresse. Peut-être tisse-t-elle à son tour une autre légende. Quand le récit a atteint son terme, l'oreille abasourdie, je n'ai pas eu envie d'en rester à la dernière ligne. Je suis allée voir sur la toile si je trouvais une trace. J'ai repris la première page tout en écoutant.

mercredi, 07 août 2013

Bal(l)ade

1.jpg

Il est des signes que je ne connais que trop. Il suffit de me remettre sur des chemins de randonnées -d'autant plus après une période d'autoroutisme- pour qu'ils apparaissent. Ce matin, ça n'a pas manqué: le fourmillement dans les pieds qui remonte jusqu'au sommet de la tête, les injonctions de mon cerveau qui me tirent sans ménagement de ce qui aurait dû être un pénultième rêve. J'ai cédé à l'impatience collective, ai ouvert un oeil et ai scruté le velux à la recherche d'un premier éclat de jour qui forcerait le réverbère à s'éteindre. Vous ne vous seriez pas un peu plantés? Il fait encore nuit noire. En même temps, j'espère moi-aussi que c'est déjà l'heure -la dernière de la nuit- celle d'aller faire couler un café, de griller des tranches de pain, de les recouvrir de purée d'amande, de remettre les semelles dans les chaussures puis d'aller réveiller M. Au programme du jour, Saoû-Roche Colombe, en passant par la Poupoune et le pas de l'Echelette.
Hier, c'était Piegros la Clastre - la chapelle St Médard, en passant par le pas du Faucon. Là-haut, la Drôme s'offrait à 360°. J'avais tenté de photographier la niche de St Médard pendant que M. élevait un cairn en signe de notre passage. Nous avions eu chaud lors de la montée et la cymbalisation incessante des cigales avait agacé ma descente.

2.jpg

Après tout, ce pouvait être une bonne idée de partir encore plus tôt, aujourd'hui. J'ai fait confiance à mon instinct et ai descendu les marches de pierre. La pendule de la cuisine indiquait 5h15. Nous partirions donc avec le lever du jour, déjouant ainsi les plus chaudes heures. Comblée, je suis même allée voir ce que la météo concoctait comme record de canicule. La journée était estampillée "alerte orange" avec sa cohorte d'orages et d'averses qui annulait toute possibilité de randonnée.
Moi et ma tasse de café, nous nous sommes demandées comment employer ce temps libéré. Elle ne m'a pas proposé d'aller me recoucher, je lui ai suggéré de finir la lecture de 7 femmes -marcher et lire sont deux des cinq plus grands plaisirs de ma vie: Emily Brontë, Virginia Woolf et Ingeborg Bachmann. Trois autres vies sans concession et un usage salvayrien de la parenthèse qui me réconcilierait presque avec ce caractère typographique auquel je préfère le double tiret: elle y précède son récit, s'excuse bientôt pour la digression.
A 7h30, la dernière page de 7 femmes tournée, j'étais dans une nouvelle impatience: l'ouverture de la librairie de Crest. Il me fallait poursuivre au plus vite ma lecture par un roman de Lydie Salvayre ou de l'une des 7. C'était une bibliothèque entière qui venait de s'ouvrir à moi et août n'avait déjà plus assez de jours pour la parcourir.

3.jpg

A 9h30, j'ai franchi le seuil de La Balançoire tout en me demandant si son enseigne répondait à quelque désir poétique ou économique. Côté littérature jeunesse, c'était l'heure de l'éveil musical: trois loupiots assis à même le sol cymbalisaient sous le regard attendri de leurs parents. Le tympan à nouveau malmené, j'ai sorti des rayons Hymne de Lydie Salvayre et Orlando de Virginia Woolf. Je n'ai rien trouvé d'Ingeborg Bachman; j'ai évité la frustration malgré tout avec un recueil de Paul Celan, Renverse du souffle.
L'alerte orange peut maintenant prendre son temps...

lundi, 05 août 2013

Vivrécrire

femmes.jpg

Lydie Salvayre: récemment encore, je n'avais rien lu d'elle. La semaine dernière, Dw. m'a offert La compagnie des spectres. Elle l'avait sorti des rayons de la librairie La Belle Aventure avec la certitude de l'y remettre aussitôt. Ca, bien sûr, tu connais! Ni le titre, ni l'auteure.
J'avais prévu de le mettre dans mon sac avant de quitter la biquetterie, pour le lire à Lyon et Crest. Oublié dans la chambre. Je l'ai revu dans la librairie viennoise Lucioles et avec lui La conférence de Cintegabelle, Et que les vers mangent le boeuf mort, Le vif du vivant. Une pleine table et un libraire, le cheveu dru savamment agencé et la lunette impertinente, si enthousiaste qu'on a envie de l'entendre parler de chacune des références répertoriées en ce lieu.
A la librairie lyonnaise Passages, 7 femmes était généreusement empilé sur la table réservée aux nouveautés. C'est à ce moment-là que j'ai fait le lien avec l'auteure de La compagnie des spectres. Quelque part dans l'année, j'avais noté ce titre: 7 femmes. Je ne sais plus où j'en ai entendu parler. Etait-ce à la Grande Librairie, sur le blog de Tania, dans La nuit rêvée ou sous L'arbre à palabres? Ce qui est sûr c'est que cette femme en mal d'écrire qui se ranime et se regénère à la lecture de 7 autres femmes m'avait marquée.
"En me penchant sur l'existence de ces femmes, je fus contrainte de faire un constat qui contrevenait à la postulation proustienne: écrire et vivre étaient, selon elles, une seule et même chose. Tsvetaeva, la plus radicale, la formula ainsi: il ne s'agissait pas de vivre et d'écrire, mais de vivrécrire.
Ecrire, pour ces femmes, ne connaissait d'autre autorité que celle du vivre."

Emily Brontë, Djuna Barnes, Sylvia PLath, Colette,  Marina Tsvetaeva, Virginia Woolf, Colette, Ingeborg Bachmann: j'ai commencé par lire les pages consacrées à la deuxième. Elle m'était absolument inconnue. Une passionnée qui n'est pas dans l'évitement du désir. Comme sans doute les 6 autres. Trouver dans la prochaine librairie Le bois de la nuit.

lydie salvayre,7 femmes
Djuna Barnes, Man Ray

samedi, 03 août 2013

Galvanisée

gal4.jpg

Quand je descends chez mon frangin à Lyon, j'ai toujours l'espérance que cette fois-ci on aura le temps de, qu'il aura laissé un espace pour. Aller visiter le site gallo-romain de Saint-Romain-en-Gal. A chaque fois, c'est le même scenario recommencé: le temps file, l'espace se remplit sans qu'on fasse le détour. De là à le soupçonner de tout mettre en oeuvre pour ne pas y aller, il y a un pas que je franchis allègrement.
Du coup, hier matin, nous avons quitté la Biquetterie à une heure où le soleil n'était pas assez perspicace pour éclairer le premier essai d'enduit effectué la veille sur la façade; nous avons laissé Zic et sa portée comme uniques gardiens du lieu et avons filé. A10 -se réjouir d'avancer sur un périphérique parisien fluide alors que la Pythie futée avait classé la journée orange- A7 -passer devant Lyon sans s'arrêter, nous y reviendrions le soir- A6 -goulot d'étranglement, 5km de bouchons, s'échapper par les départementales. A 15h, nous y étions. Le mistral soufflait sur la canicule, l'attisait et le Rhône chaotait entre ses deux rives. Même si nous n'avions pas eu ce projet, nous aurions trouvé refuge dans le musée antique.

Gal.jpg

L'antique climatisé y dialoguait avec des objets de notre quotidien. Biennale internationale design St Etienne 2013 oblige. Des rapprochements qui appellent l'interrogation: dans deux millénaires, mon Mac, à côté de quoi se retrouvera-t-il?

gal 2.jpg

à suivre par manque de temps: mon frangin a prévu un programme bien chargé pour ce jour. Pourtant, le risque que je lui propose d'aller à St-Romain-en-Gal n'est plus...

jeudi, 01 août 2013

Autoroutisme

elec1.jpg

Retour de Poitiers par l'A10 puis l'A28. Montée de la façade ouest. Après Tours, la circulation devient fluide, mes pensées un peu moins. Champ de blé divisé. Ca file droit sans anicroche. On regrette de n'avoir pas eu le courage d'emprunter le réseau des départementales. Le regard cherche malgré tout l'accroche d'un détail dans le paysage uniforme. Sur l'asphalte, des traces noires dessinent un rythme sinusal. On se dit que l'électrocardiogramme sur la bande d'arrêt d'urgence est celui d'un type mort. Se concentrer sur les deux voies. Faire abstraction de la marge.
Demain, descente de la façade est, par l'A6. Lyon puis Crest...

elec2.jpg

dimanche, 28 juillet 2013

Tangage et tangente.

roulotte.jpg

En arrivant à Quinçay, j'ai posé mon sac dans la roulotte pendant que mes deux morveux s'installaient en face dans la maison en ossature bois. En trois temps et deux mesures, le quintet des cousins et cousines s'est reconstitué. Le soir, alors que le monde s'inclinait devant le râclement des grillons et des cigales, la terrasse s'est laissée bercer par les accordéons, ocarina, flûte traversière et guitare. Erev shel shoshanim. Flatbush valtz. Autant de temps qui remontaient. Quand tous ont quitté la table, je suis restée avec Dw. Et entre nous deux, la mémoire moirée.
Tard dans la nuit, parce que la parole ne peut s'épuiser en une seule soirée, j'ai regagné la roulotte et son étroite voûte en bois. J'ai ouvert les fenêtres aux quatre points cardinaux. Au loin, des orages lézardaient l'obscurité, en silence. J'ai cédé au sommeil. Vidée ou rassasiée, je ne savais plus trop.
Deux heures plus tard, des rafales de pluies propulsées par des vents bourrasqués ont traversé l'espace, entrant par l'est, sortant par l'ouest, se lançant aussitôt dans un demi-tour. La roulotte s'est mise à tanguer de droite à gauche, à bringuebaler d'avant en arrière. Dehors, le ciel avait allumé un néon violent et ininterrompu. Murs liquides et lumière aveuglante. Si j'avais eu la présence d'esprit de chercher quelque métaphore pertinente, le ventre d'une baleine m'aurait encore semblé réconfortant.
Au loin, très au loin, la maison en ossature bois. M'élancer sans réfléchir, espérer quand même l'égide de quelque divinité bienveillante, traverser la pelouse embarbouillée, pousser la porte-fenêtre, refermer la porte-fenêtre et me retrouver nez à nez avec ma morveuse, E. et Dw. Le chemin des dames, ça devait être quelque chose comme ça, en bien pire, a dit E. Il ne nous restait plus qu'à veiller, tous les quatre, sur le canapé, le temps que ça passe. E. a parlé de son prochain spectacle -c'est bien qu'un gars comme lui s'attelle à la guerre de 14, ses trous d'obus et de mémoire- de Gaston Couté et ses mangeux d'terre. Le temps est passé et avec lui, l'orage. J'ai repris le chemin de la Dame, sans me presser. Sur le plateau de la vieille table en bois de la roulotte, l'électrocardiogramme s'était apaisé.

electrocardiogramme.jpg



mercredi, 24 juillet 2013

Y a-t-il une vie avant la mort?

île de la désolation.jpg

Je m'échappe pour quelques jours pictaviens. Je ne peux me résoudre à suspendre un écriteau "en vacances" qui donnerait à ce lieu un air de désolation en plus des herbes grillées par la chaleur. Je dépose sur mes rivages quelque "barroco", à la fois roche granitique et pierre irrégulière, un article du Philosophie Magazine, la rencontre de deux hommes qui, l'un et l'autre, nourrissent mon corps et mes esprits, Pierre Rabbhi et Michel Onfray. Jubilatoire!

pmfr71rabhi-onfraydiana-bagnoli2.jpg



mardi, 23 juillet 2013

Place de l'abbé Herluin

bec hellouin.jpg

La façade était propre à charmer l'oeil du touriste à la recherche d'espaces figés: suspensions de fleurs en coton et balustre en hallebardes pour tenir loin le bec du volatile qui se méprendrait.

09:00 Publié dans BAL(L)ADE | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : bec hellouin |  Facebook |

vendredi, 19 juillet 2013

Ursinesque

P1080857.jpg

« La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. »
Gustave Flaubert, Emma Bovary

Si nous trouvions, cher Gustave, des mélodies capables d'entraîner les ours dans des danses improbables, les étoiles -petite et grande ourses- abandonneraient un peu de leur superbe au-dessus de nos têtes.

mardi, 16 juillet 2013

Leçon de cigale à une fourmi

P1080832.jpg

Avant d'aller désherber et arroser le jardin, à l'heure où le soleil n'atteint pas encore la terre qui m'héberge,  je veux laisser ici les dernières lignes de Leçons de solfège et de piano:
"Je savais bien que la nuit serait là, quand je terminerai.
Je vais terminer par une version géniale de la cigale et la fourmi. Je vais terminer par la version de Babrios. C'est la fable CXL de Babrios.
-Pourquoi n'as-tu pas fait de provisions durant l'été? demande la fourmi dans Babrios de Syrie.
-Par manque de temps, répond la cigale de Babrios, car j'ai été contrainte de chanter le dieu afin que tu survives"

Nous pourrions, cet été, organiser une rencontre de cigales, histoire qu'elles frottent leur archet ensemble. Il y aurait la cigale de Babrios et celle de Maria Elena Walsh que j'ai découverte dans Espaces, instants.

jeudi, 11 juillet 2013

Leçons de solfège et de piano.

lecon de solfège et de piano.jpg

Je ne suis pas musicienne, n'ai jamais pris un cours de solfège ni toucher les touches d'un piano. D'aucuns pensent même que je souffre d'arythmie. Pourtant, je sais les blanches et les noires des débats de mon coeur, les sons particuliers du jour qui va surgir de la nuit et les scolies de l'été. Je sais aussi les mélopées de la phrase de Pascal Quignard; les fulgurances qui précèdent le silence.
Hier, sur la route du retour qui ramenait D. de sa chimio, juste avant de quitter Rouen en suivant les méandres de la Seine, j'ai fait un détour par l'Armitière. J'étais sûre d'y trouver Parle-leur de batailles de rois et d'éléphants de Mathias Enard. D. venait de finir Rue des voleurs et je voulais qu'elle ait cette certitude le lendemain, quelles que soient les nausées qui l'assailliraient, de pouvoir continuer de se nourrir de son écriture.
Comme prévu, le roman, en un exemplaire unique, m'attendait sur son étagère, maintenu par L'alcool et la nostalgie et Tout sera oublié. Je l'ai dégagé de son étreinte, bien décidée à filer directement à la caisse sans laisser traîner mon regard. D. attendait dans la voiture sous un soleil de plomb et de cuivre. S'accorder juste un petit coup d'oeil sur la table des nouveautés en faisant le serment de ne rien toucher. Se parjurer aussitôt et lire la 4ème de couverture de Leçons de solfège et de piano. Stoppée dans mon élan. Désarçonnée. Comme une réponse éblouissante à la discussion que nous avions eu avec D. à l'aller. J'avais essayé de circonscrire mon verbe écrire. Mais ce verbe-là s'inscrit dans la marge et ne se laisse pas entourer d'un périphérique bruyant et traçant la limite d'un espace.
"Il est des choses qui blessent l'âme quand la mémoire les fait ressurgir. Chaque fois qu'on y repense, c'est la gorge serrée. Quand on les dit, c'est pire encore, car elles engendrent peu à peu, si on cherche à les faire partager par ceux qui les écoutent, qui lèvent leur visage, qui tendent leur visage, qui attendent ce qu'on va dire, une peine ou, du moins un embarras qui les redoublent. Elles font un peu trembler les lèvres. La voix se casse. J'arrête de parler. Mais alors je commence d'écrire. Car on peut écrire ce qu'on n'est plus du tout en état de dire. On peut écrire même quand on pleure. Ce qu'on ne peut pas faire en écrivant, quand on est en train d'écrire, c'est chanter."
Se ressaisir. S'emparer à nouveau de l'arçon. Filer au plus vite. Règler les deux livres. Rejoindre D.
Ce matin, réveillée par les sons d'un jour clairement installé, avant même de faire couler un premier café, j'ai avalé Leçons de solfège et de piano, un hommage à ses trois grand-tantes, comme les soeurs Brontë, qui s'enorgueillissaient de tenir l'orgue d'Ancenis, à Gérard Bobillier et Paul Celan et un règlement de compte à Louis Poirier, le futur Julien Gracq. Et à nouveau ce verbe écrire: "Primo Levi s'en prit une fois à Paul Celan avec violence. "Ecrire c'est transmettre, dit-il. Ce n'est pas chiffrer le message et jeter la clé dans les buissons." mais Primo Levi se trompait. Ecrire, ce n'est pas transmettre. C'est appeler. Jeter la clé est encore appeler une main après soi qui cherche, qui fouille parmi les pierres et les ronces et les douleurs et les feuilles mouillées, noires, gluantes de boue, ou craquantes, ou coupantes de froid, de la nuit, à l'Ouest du monde."

dimanche, 07 juillet 2013

Silembloc Cie fait son cirque autobloquant.

viva cité, silembloc cie

Avec son festival des Arts de la Rue, Viva Cité, le week-end dernier avait déjà un air de vacances. Un air de pause aussi avant la folle semaine qui attendait de l'autre côté. L'année dernière, j'avais choisi au hasard de mes déambulations d'assister à tel ou tel spectacle. Cette année, s'il y avait bien une troupe que je ne voulais pas manquer, c'était Silembloc Cie.

P1080824.jpg

 Faut dire que D. -souvenez-vous, c'est elle qui pousse des "oh" et des "ah" au cirque théâtre d'Elbeuf- est la mère du gars aux dreadlocks ci-dessous et que ça faisait quelques temps qu'elle m'en parlait, de la Silembloc Cie et de leur spectacle Cirque autobloquant. Sans pousser de "waouh". Avec cette modestie toute particulière qu'ont les mères quand elles parlent de leur rejeton et qu'elles ne veulent pas qu'on les soupçonne d'être des inconditionnelles dépourvues de toute capacité de jugement.

2.jpg

 Silembloc Cie, c'est un musicien et son bric à brac d'objets qui soudain ont trouvé sur leur chemin un destin musical.

3.jpg

Silembloc Cie, ce sont trois circassiens: une clown qui claquette, un jongleur qui déjoue la mécanique du rebond, un équilibriste qui, si l'homme n'avait eu qu'une main pour se déplacer, se serait trouvé très à son aise.
Cirque autoblocant: c'est une machine parfaitement huilée par ces quatre-là et des grincements. C'est une histoire déployée sur scène et pas une parole échangée. Je n'ai pas peur de dire - après tout je ne suis soumise, moi, à aucun devoir de réserve maternelle- que Tati et Keaton se seraient sentis chez eux.

viva cité,silembloc cie

Quand la dernière porte de leur placard -de quel vestiaire sans fenêtres et aigri par des odeurs tenaces de sueur avait-il été sauvé?- s'est refermée, j'ai applaudi à tout rompre. J'ai regardé D. et j'ai poussé un "waouh".

P.S.1: Les carnets de la Silembloc Cie, c'est ici
P.S.2: les trois dernières photos ont été réalisées par mon morveux...

vendredi, 05 juillet 2013

Chose qui fait battre mon coeur.

P1080830.jpg

La ténacité et la persévérance de ma fille qui vient de décrocher son Bac S avec mention assez bien.

vendredi, 28 juin 2013

Ailleurs

P1080774.jpg

Pénultième vendredi de cette année. Ces derniers jours ont été rythmés par les examens des morveux de la Biquetterie: Bac S et L, Brevet. Au moment où j'écris, j'ai une pensée toute particulière pour mon fiston qui doit être penché quelques centimètres au-dessus de sa copie d'histoire-géo, la langue tirée -signe de concentration extrême- sa mémoire accrochée à une imposante liste de dates-repères.
Hier, j'ai surveillé l'épreuve de Français du Brevet: rencontre de deux beaux textes -Le soleil des Scorta de Laurent Gaudé et Ellis Island de Perec- et en trait d'union, l'exil vers l'Amérique. Au moment de dicter le texte de Perec, j'ai failli allumer mon mac, le brancher au video-projecteur pour leur montrer des photos du film de Perec et Bober. Donner corps à des mots qui n'étaient que contraintes grammaticales et orthographiques pour la vingtaine de candidats devant moi.


img-1-small480.jpg

Au moment de la rédaction, j'ai failli leur dire de ne pas se précipiter vers la classique suite de texte et de prendre le risque du sujet de réflexion:" Le monde d’aujourd’hui laisse-t-il encore place, selon vous, à un ailleurs qui fasse rêver ?". Je n'ai rien dit. J'ai circulé dans les allées en jetant des coups d'oeil indiscrets sur la vingtaine de suites de textes qui s'élaborait. Les correcteurs liront dix-neuf fois une série de stéréotypes eldoradiens. Seule une copie a pressenti que l'Ailleurs et ses rêves présentent quelques failles du moment où il devient un Ici.

robinson-crusoe.jpg

Il fut aussi question d'Ailleurs pour l'épreuve du bac L. Le corpus de textes déclinait les différentes variations du journal de bord de Robinson, de Defoe à Chamoiseau, en passant par Tournier et Valéry. Quand la morveuse est revenue avec le sujet et ses feuilles de brouillon, je n'ai pas pu m'empêcher de ressortir ce billet.

congo-david_van_reybrouck.jpg

Pénultième vendredi de cette année. En attendant les résultats des examens, je replonge dans un livre ramené d'Etonnants Voyageurs qui accapare tout mon temps libre et mes pensées -parole de lectrice et non de mère- depuis une semaine: Congo, une histoire de David Van Reybrouck.

mercredi, 19 juin 2013

Résister par l'équilibre.

cirque théâtre elbeuf.jpg

Hier, moiteur accablante qui rend tout mouvement gourd. Lourdeur du corps. Déposer le poids chez D., boire un litre de képhir et s'embarquer pour le cirque théâtre d'Elbeuf. Au programme, la présentation de la saison 2013-2014. Sur l'affiche, un éléphant immobilisé dans un équilibre improbable semble suspendu au fil de sa mémoire.
Pendant la présentation des spectacles à venir, D. s'exclame et s'enthousiasme. A chaque "oh", je prends la mesure de mon inculture. Je n'ai aucun repère, rien à quoi me raccrocher; aucun nom d'artiste évoqué n'éveille en moi le moindre souvenir. Les images de mon fils jonglant à tour de bras avec tout ce qui lui tombe dans la main ne m'aident pas plus. Je me sens comme un Sarmathe qui soudain aurait été propulsé à Rome, un jour de grande festivité. Terra incognita.
J'irais bien tout voir. Je sélectionne en fonction du niveau sonore des "ah" de D.: Morsure, Vortex, Opus, Klaxon, Extrémités, Clockwork et Acrobates.
La semaine prochaine, c'est la présentation de la saison théâtrale de la Scène Nationale d'Evreux-Louviers. Terra cognita. De l'un à l'autre, il ne me restera plus qu'à trouver un savant équilibre sur mon calendrier pour l'année à venir.


vendredi, 14 juin 2013

Evidence étiologique

P1060899.jpg

A une semaine de l'été, vous vous demandez encore où est passé le printemps. Explication.
Hier matin, 9h30, je me poste dans le couloir qui longe ma salle pour accueillir mes biobios de 6ème. J'aime ce rituel, les saluer l'un après l'autre -le pas encore réveillé, l'enthousiaste, le qui traîne ses baskets pas lacées, la sérieuse, le qui déborde déjà d'énergie, la souriante, le grincheux- avant d'embarquer pour deux heures de cours. Y. s'est placé le dernier de cet hétéroclite défilé. Le cheveu est en bataille ou plus exactement en débandade, le regard d'habitude malicieux derriere les lunettes prendrait bien la poudre d'escampette. Madame, hier mes parents ne se sont pas mis d'accord pour savoir chez qui j'allais dormir. J'ai passé la nuit chez ma grand-mère et je n'ai pas mes affaires. Je ne sais pas à quel supplice- celui de Tantale ou de Sisyphe- il pensait que j'allais le condamner. Je l'invite à entrer et à s'organiser avec son binôme.

300px-Persephone_Hades_BM_Vase_E82-1.jpg

Au programme du jour, nous poursuivons notre découverte des Métamorphoses d'Ovide avec le mythe de Déméter qui hurle son désespoir depuis que sa fille Perséphone a disparu, enlevée par le dieu infernal, Hadès. Elle affame la Terre comme dernier recours devant l'insupportable. Zeus est contraint d'arbitrer pour retrouver le calme. L'arbitrage est frileux: il ne peut remonter l'enfant à la surface; elle a mangé sept grains de grenade sur les rives du Styx. Elle passera donc six mois dans les entrailles de la Terre -l'automne et l'hiver- et six mois auprès de sa mère -le printemps et l'été.
Dehors, une pluie incessante frappe les carreaux et l'horizon est imperturbablement gris. Le mythe fait réagir: que fabrique donc Perséphone cette année? Aurait-elle oublié de remonter? Il n'en faut pas plus à Y. pour retrouver toute sa malice et s'exclamer: votre Perséphone, elle a décidé de rester aux Enfers; elle en a ras-le-peplos de la garde alternée.

dimanche, 02 juin 2013

Le monde qui vient

P1080760.jpg

Petit matin enfin printanier. Rondeurs du jour. Café pris sous le premier rayon de soleil tombé non loin du cerisier de Montmorency. Je parcours mon carnet Etonnants Voyageurs. Série de notes éparses depuis quatre ans. Cette interrogation toujours recommencée autour des pouvoirs de la littérature à dire et à changer le monde.

P1080761.jpg

Penser à dire à l'Ours que la dernière page est noircie d'une pensée d'Atiq Rahimi. "En changeant du monde nous finirons bien par changer le monde. La littérature est le pouvoir des mots contre les mots du pouvoir, aujourd’hui plus que jamais on a besoin de la littérature parce que toutes les idéologies n’ont su défendre ou changer le monde."
Lui suggérer de me préparer un nouveau carnet pour 2014...

mercredi, 29 mai 2013

Vapotage et pierre de patience ou comment conclure sur Etonnants Voyageurs

1057535-affiche-du-film-620x0-1.jpg

Etonnants voyageurs, Lundi 20 mai, après-midi, cinéma Le Vauban, "Dire la guerre"
Après deux jours de festival, nous savions que si nous voulions avoir l'assurance d'assister à cette rencontre autour de Syngué Sabour en présence d'Atik Rahimi, il fallait renoncer à toute tentation de fin de matinée, entamer le pique-nique et la file d'attente dans un même élan joyeux, dès midi. Pour poursuivre la rencontre du matin "Croire en l'histoire", j'ai lu, assise à même le sol, La chambre de veille de François Hartog. Rapidement le hall d'attente s'est révélé trop étroit.
Dans la salle de cinéma, l'éclairage intimiste empêchait toute tentative de lecture. Pour veiller une deuxième heure, j'ai observé mes voisins, les qui parlent fort, les qui trouvent l'attente longue, les qui se plaignent des bourrasques de vent, les qui supportent les précédents en silence et surtout les qui mériteraient qu'on leur ponde une loi rien que pour eux: deux gougnafiers, père et fils -l'un fumeur repenti et l'autre trop jeune pour avoir besoin de se sevrer ou alors de sa tétine ou du sein maternel- ont sorti leur cigarette électronique et se sont mis à tirer là-dessus -j'ai appris ce matin que cela s'appelait "vapoter"- tout en cherchant à imprimer à leur visage la sagesse du vieux marin aguerri qui enfin s'octroie quelque indicible plaisir en fumant sa pipe. J'ai bien failli combattre les volutes au caramel ou à la fraise par quelque fleur de pays, parole de fumeuse.
Tout cela me ferait presque perdre le fil de mon billet. Syngué Sabour, donc. Le roman m'avait profondément marquée et je me méfie toujours de ces adaptations pour le grand écran: elles touchent à mon cinéma intérieur, pire encore, elles l'effacent irrémédiablement. Celle-là fera exception. Peut-être parce que, dans ce cas-là, le réalisateur est aussi l'écrivain, et qu'il avait conscience que le second devait trahir le premier pour pouvoir relever le défi.